— J’ai, à mon retour d’Orient, donné, dans un feuilleton de théâtre, l’analyse de la farce du Franc et du Hammal, dont je n’espère pas que les lecteurs de la Presse aient gardé souvenir. — Cette fois, il s’agissait d’une beauté mystérieuse, d’une princesse Boudroulboudour quelconque, dont les charmes voilés, mais trahis par l’indiscrétion des suivantes, faisaient de grands ravages parmi les populations. — Le théâtre primitif se passe aisément de décors, l’imagination naïve des spectateurs y supplée. Thespis jouait sur une charrette, avec de la lie pour fard ; les grands drames historiques de Shakespeare n’exigeaient d’autre mise en scène qu’un poteau portant tour à tour cette inscription : Château, — Forêt, — Salon, — Champ de bataille, selon le site. A Moda-Bournou, le théâtre était une espèce d’aire de terre battue, ombragée par des arbres, et circonscrite par les tapis des spectateurs assis à l’orientale, et le hangar à claire-voie où se tenaient les femmes. Ni coulisses, ni toile de fond, ni rampe dans cette représentation sub Jove crudo.
Une barraque en toile, assez semblable à celle où Guignol fait se débattre Polichinelle avec le chat et le commissaire, figurait le harem pour les esprits complaisants. Un jeune drôle, embéguiné du yachmack, et tout entortillé de voiles comme une femme turque, vint s’y enfermer en affectant des poses languissantes, des dandinements lascifs et cette démarche d’oie qu’ont les musulmanes obèses, empêtrées dans leurs larges bottes jaunes, ou chancelant sur leurs patins. Cette entrée fit beaucoup rire, et avec justice, car l’imitation était comiquement parfaite.
Quand la belle eut pris place dans son réduit, les soupirants arrivèrent en foule gratter de la guzla sous la fenêtre par laquelle sa tête se penchait quelquefois, laissant voir deux grands sourcils fortement charbonnés et deux plaques violentes de rouge sous les yeux : les esclaves de la maison, armés de gourdins, faisaient de fréquentes sorties, et rossaient les amoureux à la grande jubilation de l’assemblée.
Ce n’était pas la femme qui répondait aux amants, mais un petit vieux tout momifié, tout ridé, tout cassé, la figure encadrée par une courte barbe blanche que je ne saurais mieux comparer qu’à ces bonshommes de terre cuite coloriée, représentant des yoghis ou des fakirs, qu’on voit souvent aux vitrines des marchands de curiosités sur le quai Voltaire. Ce grotesque sexagénaire, tapi derrière la baraque, chantait en fausset, à des hauteurs impossibles, des airs chevrotants destinés à contrefaire la voix de femme.
A ces glapissements aigus, les amoureux se pâmaient d’aise et croyaient entendre la musique du paradis ; ils faisaient, par l’intermédiaire de la jeune femme, qui riait sous son voile, les déclarations les plus passionnées et les offres les plus extravagantes à cet atroce barbon ; le public, dans la confidence de l’erreur, se tordait de rire au contraste des paroles et de la personne à qui elles s’adressaient. Le turc, au dire de ceux qui le savent, prête plus qu’aucune autre langue aux calembours et aux équivoques ; une légère différence d’intuition suffit pour changer le sens d’un mot et le détourner au bouffon et à l’obscène, et c’est une ressource dont les comédiens ne se font pas faute, non plus que les montreurs de Karagheuz.
Deux ou trois des amoureux rebutés perdent le peu qu’ils avaient de cervelle et restent frappés chacun d’un tic particulier : l’un avance et retire perpétuellement la tête comme ces oiseaux de bois que fait mouvoir une boule pendue au bout d’un fil ; l’autre, à toutes les questions qu’on lui pose, répond par une cabriole et un imperturbable bim boum, bim boum, paf ; un troisième porte une lanterne accrochée au bout d’une baguette de fer rivée à son turban et fait intervenir son fallot dans toutes les situations où l’on n’en a que faire, ce qui amène des gourmades, des volées de coups de bâton, des décoiffements et des chutes les quatre fers en l’air dont les Funambules seraient jaloux.
Enfin paraît le tchelebi, l’Almaviva, le ténor, le vainqueur, celui qui n’a qu’à se montrer pour triompher de toutes les belles ; il donne aux prétendants une raclée générale ; Koutchouk-Hanem, Nourmahal ou Miri-Mah (j’ignore le nom de la beauté enfermée dans la tour), rougit, se trouble, entr’ouvre un peu son voile et répond, cette fois elle-même, avec une bonne grosse voix de garçon enrouée par la mue de la puberté ; les instruments font rage ; de jeunes Grecs costumés en femme s’avancent et contrefont les mouvements lascifs des ghawasies et des bayadères, pour représenter les réjouissances nuptiales. — C’est du moins ce que j’ai cru comprendre, d’après les gestes des acteurs et la structure extérieure de l’action. Peut-être me suis-je aussi complétement trompé que l’amateur entendant une symphonie pastorale qu’il prenait pour l’oratorio de la Passion, et qui plaçait le soupir de Jésus mourant à l’endroit où le compositeur avait voulu rendre le chant de caille dans les blés.
XXVIII
LE MONT BOUGOURLOU. — LES ILES DES PRINCES
La farce jouée, je louai un talika pour aller visiter le mont Bougourlou, qui s’élève à quelque distance de Kadi-Keuï, un peu en arrière de Scutari, et du haut duquel on jouit d’une admirable vue panoramique sur le Bosphore et sur la mer de Marmara.
Les Turcs, bien qu’ils n’aient pas d’art proprement dit, puisque le Koran prohibe comme une idolâtrie la représentation des êtres animés, ont cependant, à un haut degré, le sentiment du pittoresque. Toutes les fois qu’il y a dans un endroit une belle échappée, une perspective riante, on est sûr d’y trouver un kiosque, une fontaine et quelques osmanlis faisant le kief sur leur tapis déployé ; ils restent là des heures entières dans une immobilité parfaite, fixant sur le lointain leurs yeux rêveurs, et chassant de temps à autre, par la commissure de leur lèvre, un flocon de fumée bleuâtre. Le mont Bougourlou est fréquenté principalement par les femmes, qui y passent des journées sous les arbres, par petites compagnies ou harems, regardant jouer leurs enfants, causant entre elles, buvant du sherbet ou écoutant les musiques bizarres des chanteurs ambulants.