Mon talika, traîné par un bon cheval que son conducteur à pied tenait en bride, suivit d’abord le rivage de la mer, dont l’eau venait souvent effleurer ses roues, longea les maisons de Kadi-Keuï, disséminées sur la côte, coupa le grand champ de manœuvres d’Hyder-Pacha, d’où partent, chaque année, les pèlerins de la Mecque, traversa l’immense bois de cyprès du Champ-des-Morts, derrière Scutari, et commença à gravir les pentes assez rudes du mont Bougourlou par un chemin sillonné d’ornières, hérissé de fragments de roche, barré souvent par des racines d’arbre, étranglé par les saillies des maisons sur la voie publique ; car, il faut l’avouer, les Turcs sont, en matière de viabilité, de la plus profonde insouciance. Deux cents voitures font, dans une journée, le tour d’une pierre placée au milieu du chemin ou s’y fracassent, sans que l’idée vienne à l’un des conducteurs de déranger l’obstacle ; malgré les cahots et la lenteur forcée de la marche, la route était extrêmement agréable et très-animée.
Les voitures se suivaient et se croisaient : les arabas, au pas mesuré de leurs bœufs, traînaient des sociétés de six ou huit femmes ; les talikas en contenaient quatre assises en face l’une de l’autre, les jambes croisées sur des carreaux, toutes extrêmement parées, la tête étoilée de diamants et de joyaux, qu’on voyait luire à travers la mousseline de leur voile ; quelquefois filait, dans un brougham moderne, la favorite d’un pacha. Quoique cela s’explique parfaitement, il est toujours drôle de voir, à la vitre d’un coupé bas, au lieu du visage connu d’une fille de marbre passant sa revue des Champs-Élysées, une femme du harem, enveloppée de ses draperies orientales ; le contraste est si brusque, qu’il choque comme une dissonance. Il y avait aussi beaucoup de cavaliers et de piétons qui grimpaient plus ou moins allégrement les déclivités abruptes de la montagne, en décrivant de nombreux zigzags.
Sur une espèce de plateau à mi-côte, au delà duquel les chevaux ne pouvaient plus monter, stationnait un nombre considérable de voitures attendant leurs maîtres, échantillons de la carrosserie turque à toutes les époques, assez réjouissants, et formant un pêle-mêle très-pittoresque où un artiste eût pu trouver un joli sujet de tableau. Je fis ranger mon talika en un lieu où je pusse le retrouver, et continuai à gravir. De distance en distance, sur des espèces de remblais formant terrasse, se tenait, à l’ombre d’un bouquet d’arbres, une famille arménienne ou turque, reconnaissable aux bottines noires ou jaunes et aux visages plus ou moins voilés ; quand je dis famille, il est bien entendu que je parle des femmes seulement. Les hommes font bande à part et ne les accompagnent jamais.
Sur le sommet de la montagne étaient installés des cawadjis avec leurs fourneaux portatifs ; des vendeurs d’eau et de sherbet, des marchands de sucreries et de pâtisserie, accompagnement obligé de toute réjouissance turque. Rien n’était plus gai à l’œil que ces femmes vêtues de rose, de vert, de bleu, de lilas, émaillant l’herbe comme de fleurs et respirant le frais à l’ombre des platanes et des sycomores ; car, bien qu’il fît très-chaud, la hauteur du lieu et la brise de la mer y faisaient régner une température délicieuse.
De jeunes Grecques, couronnées de leurs diadèmes de cheveux, s’étaient prises par la main et tournaient sur un air doux et vague comme la Ronde des astres de Félicien David. Elles ressemblaient, sur le fond clair du ciel, au Cortége des Heures de la fresque du Guide, au palais Rospigliosi.
Les Turcs les regardaient assez dédaigneusement, ne concevant pas que l’on se donne du mouvement pour s’amuser, ni surtout que l’on danse soi-même.
Je continuai à grimper jusqu’à une touffe de sept arbres qui couronne la montagne comme un panache ; de là, on domine tout le parcours du Bosphore : on découvre la mer de Marmara, tachetée par les îles des Princes, un radieux et merveilleux spectacle. Vu de cette hauteur, le Bosphore, reluisant par places entre ses rives brunes, présente l’aspect d’une succession de lacs ; les courbures des berges et les promontoires qui s’avancent dans les eaux semblent l’étrangler et le fermer de distance en distance ; les ondulations des collines dont est bordé ce fleuve marin sont d’une suavité incomparable ; la ligne serpentine qui se déploie sur le torse d’une belle femme couchée, et faisant ressortir sa hanche, n’a pas une grâce plus voluptueuse et plus molle.
Une lumière argentée, tendre et claire comme un plafond de Paul Véronèse, baigne de ses vagues transparentes cet immense paysage. Au couchant, Constantinople avec sa dentelle de minarets sur la rive de l’Europe ; à l’orient, une vaste plaine rayée par un chemin conduisant aux profondeurs mystérieuses de l’Asie ; au nord, l’embouchure de la mer Noire et les régions cimmériennes ; au sud, le mont Olympe, la Bithynie, la Troade, et, dans le lointain de la pensée qui perce l’horizon, la Grèce et ses archipels. Mais, ce qui attirait le plus mes regards, c’était cette grande campagne déserte et nue, où mon imagination s’élançait à la suite des caravanes, rêvant de bizarres aventures et d’émouvantes rencontres.
Je redescendis après une demi-heure de muette contemplation jusqu’au plateau occupé par les groupes de fumeurs, de femmes et d’enfants. — Un grand cercle s’était formé autour d’une bande de Tsiganes qui jouaient du violon et chantaient des ballades en idiome caló ; leur visage couleur de revers de botte, leurs longs cheveux noir bleuâtre, leur air exotique et fou, leurs grimaces sauvagement désordonnées et leurs haillons d’une pittoresque extravagance me firent penser à la poésie de Lenau : « les Bohémiens dans la bruyère, » quatre strophes à vous donner la nostalgie de l’inconnu et le plus féroce désir de vie errante. — D’où vient cette race indélébile dont on retrouve des échantillons identiques dans tous les coins du monde, parmi les populations différentes qu’elle traverse sans s’y mêler ? De l’Inde, sans doute, et c’est quelque tribu paria qui n’aura pu accepter l’abjection héréditaire et fatale. — J’ai rarement vu un camp de bohémiens sans avoir l’envie de me joindre à eux et de partager leur existence vagabonde ; l’homme sauvage vit toujours dans la peau du civilisé, et il ne faut qu’une légère circonstance pour éveiller ce désir secret de se soustraire aux lois et aux conventions sociales ; il est vrai qu’après une semaine passée à coucher à la belle étoile à côté d’un chariot et d’une cuisine en plein vent, on regretterait ses pantoufles, son fauteuil capitonné, son lit à rideaux de damas, et surtout les filets châteaubriand arrosés de grand bordeaux retour de l’Inde, ou même tout simplement l’édition du soir de la Presse ; mais le sentiment que j’exprime n’en est pas moins réel.
Les civilisations extrêmes pèsent sur l’individualisme et vous ôtent en quelque sorte la possession de vous-même en retour des avantages généraux qu’elles vous procurent ; aussi ai-je entendu dire à beaucoup de voyageurs qu’il n’y avait pas de sensation plus délicieuse que de galoper tout seul dans le désert, au soleil levant, avec des pistolets dans les fontes et une carabine à l’arçon de la selle ; personne ne veille sur vous, mais aussi personne ne vous entrave ; la liberté règne dans le silence et la solitude, et il n’y a que Dieu au-dessus de vous. J’ai éprouvé moi-même quelque chose d’analogue en traversant certaines parties désertes de l’Espagne et de l’Algérie.