Je retrouvai mon talika et son conducteur où je les avais laissés, et la descente commença, opération assez désagréable, vu la roideur de la pente et l’état du chemin, que je ne saurais mieux comparer qu’à un escalier en ruines et démoli par places. Le saïs tenait la tête de son cheval, qui, à chaque instant, s’écrasait sur ses jarrets, et dont la caisse de la voiture talonnait la croupe ; ma situation dans cette boîte ressemblait assez à celle d’une souris qu’on cogne aux parois d’une ratière pour l’étourdir ; des cahots à décrocher le cœur le plus solidement chevillé me jetaient le nez en avant au moment où je m’y attendais le moins ; aussi, quoique je fusse assez las, je pris le parti de descendre et de suivre ma voiture à pied.
Des arabas et des talikas pleins de femmes et d’enfants opéraient aussi leur dégringolade du Bougourlou : c’étaient des éclats de rire et de voix à chaque cascade nouvelle, à chaque soubresaut inattendu ; tout un rang de femmes tombait sur le rang opposé, et des rivales s’embrassaient ainsi bien involontairement ; les bœufs, avec leurs genoux déjetés, s’arc-boutaient de leur mieux contre les aspérités du terrain, et les chevaux descendaient avec cette prudence des animaux habitués aux mauvais chemins ; les cavaliers galopaient franchement comme s’ils étaient en plaine, sûrs de leurs montures curdes ou barbes : c’était un pêle-mêle charmant, très-joyeux à l’œil et d’un aspect véritablement turc ; quoiqu’un espace de quelques minutes seulement sépare la rive d’Asie de la rive d’Europe, la couleur locale s’y est beaucoup mieux conservée, et l’on y rencontre beaucoup moins de Francs.
La route étant redevenue à peu près possible, je regrimpai dans ma voiture, regardant par la portière les maisons peintes, les cyprès et les turbés qui bordaient le chemin et formaient quelquefois un îlot au milieu de la rue, comme Sainte-Marie-du-Strand. Mon conducteur me fit traverser Scutari, que nous avions contourné en allant, le champ de manœuvre d’Hyder-Pacha, puis reprit le bord de la mer jusqu’à l’embarcadère de Kadi-Keuï, où le Bangor s’apprêtait à appareiller, et crachait quelques flocons de fumée noire dans le bleu du ciel.
L’embarcation des passagères ne s’effectuait pas sans tumulte et sans éclats de rire ; une planche presque perpendiculaire servait de trait d’union entre la jetée et le bateau. L’ascension en était fort scabreuse, et il fallait de plus enjamber le plat-bord, ce qui produisait une foule de petites simagrées pudiques et vertueuses assez drôles ; dans ce passage périlleux, plus d’une jarretière européenne livra son secret ; plus d’un mollet asiatique trahit son incognito, malgré la jalousie turque. — Je ne parle de ce petit incident à la Paul de Kock que comme trait de mœurs ; en poussant la planche trois ou quatre pieds plus loin, on eût évité cette inquiétude à la pudicité féminine ; mais personne n’eut l’idée de la changer de la place.
La nuit tombait lorsque le Bangor débarqua sa cargaison humaine à l’escale de Galata, après l’avoir balancée comme une escarpolette.
Comme les curiosités de Constantinople commençaient à s’épuiser pour moi, je résolus d’aller passer quelques jours aux îles des Princes, archipel mignon semé sur la mer de Marmara, à l’entrée du Bosphore, et qui passe pour un séjour très-sain et très-délicieux. Ces îles sont au nombre de sept : Proti, Antigona, Kalki, Prinkipo, Nikandro, Oxeia, Plata, plus deux ou trois îlots qu’on ne compte pas. — Prinkipo est la plus grande et la plus fréquentée de ces fleurs marines qu’éclaire le gai soleil d’Anatolie et qu’éventent les fraîches brises du matin et du soir. On s’y rend par un service de bateaux à vapeur anglais et turcs en une heure et demie à peu près. — Le bateau turc que j’avais choisi avait un singulier mécanisme dont je n’ai vu le pareil nulle part : le piston, en saillie sur le pont, se levait et s’abaissait comme une scie manœuvrée par deux scieurs de long. — Malgré cette bizarrerie, le bateau anglais nous distança, et justifia bien le nom de Swan inscrit sur sa poupe en lettre d’or. Sa coque blanche filait dans l’eau comme un véritable cygne.
La côte de Prinkipo se présente, lorsqu’on vient de Constantinople, sous la forme d’une haute berge aux escarpements rougeâtres, surmontée d’une ligne de maisons ; des rampes de bois ou des sentiers rapides, traçant des angles aigus, descendent de la falaise à la mer, bordée de cabinets de planches pour les bains. Une détonation de boîte annonce que le bateau à vapeur est en vue, et aussitôt une flotte de caïques et de canots se détachent de terre pour aller au-devant des passagers, car le peu de profondeur de l’eau ne permet pas aux embarcations ayant quelques pieds de quille d’approcher.
Un logement m’avait été retenu d’avance dans l’unique auberge de l’île : maison de bois fraîche et propre, ombragée de grands arbres, et des fenêtres de laquelle la vue s’étendait sur la mer jusqu’aux profondeurs infinies de l’horizon.
En face, j’apercevais l’île de Kalki, avec son village turc se mirant dans la mer, et sa montagne surmontée d’un couvent grec. L’eau battait l’escarpement au pied duquel était juchée l’hôtellerie, et l’on pouvait y descendre en pantoufles et en robe de chambre pour y prendre un bain délicieux sur un fond de sable s’étendant assez loin.
A la table d’hôte, qui était fort bien servie, venait s’asseoir majestueusement une dame derrière laquelle se tenait un superbe domestique grec en costume de Pallikare, tout brodé d’or et d’argent, qui servait sa maîtresse avec un sérieux digne d’un domestique anglais. Ce gaillard caractéristique, plus propre à charger des tromblons et des carabines derrière un rocher qu’à changer des assiettes, produisait un assez bizarre effet, et je ne crois pas qu’on ait jamais versé du vin dans un verre d’une façon si grandiose. Les méchantes langues prétendaient même que là ne se bornaient pas ses fonctions, mais il ne faut jamais croire que la moitié de ce qu’on dit.