Le soir, les femmes arméniennes et grecques faisaient assaut de toilette pour se promener dans l’espace étroit resserré entre les maisons et la berge : les robes de soie les plus lourdes et les plus épaisses s’y déployaient à larges plis ; les diamants brillaient aux rayons de la lune, et les bras nus étaient chargés de ces énormes bracelets d’or aux chaînes multiples, ornement particulier à Constantinople, et que nos bijoutiers feraient bien d’imiter, car ils donnent de la sveltesse au poignet et avantagent la main.

Les familles arméniennes sont fécondes comme les familles anglaises, et ce n’est point chose rare que de voir une ample matrone précédée de quatre ou cinq filles, toutes plus jolies les unes que les autres, et d’autant de garçons très-vivaces ; les coiffures en cheveux, les corsages décolletés, donnent à cette promenade l’aspect d’un bal en plein air ; quelques chapeaux parisiens s’y montrent, comme au Prado de Madrid, mais en petite quantité.

Dans les cafés, qui ont tous des terrasses sur la mer, l’on prend des glaces faites avec la neige de l’Olympe de Bithynie, on hume de petites tasses de café accompagnées de verres d’eau, et l’on brûle le tabac de toutes les manières imaginables : chibouck, narghilé, cigare, cigarette, rien n’y manque ; la silhouette coloriée de Karagheuz se démène derrière son transparent et débite ses lazzi au bruit du tambour de basque.

De temps en temps, un reflet bleu comme celui de la lumière électrique vient éclairer bizarrement une façade de maison, un bouquet d’arbres, un groupe de promeneurs ; l’on se retourne et l’on sourit : c’est un amoureux qui brûle un feu de Bengale en l’honneur de sa maîtresse ou de sa fiancée. — Il doit y avoir beaucoup d’amoureux à Prinkipo, car une lumière ne s’était pas plutôt éteinte qu’une autre se rallumait. Par maîtresse, il faut entendre, dans le sens de la vieille galanterie, femme à qui l’on rend des soins pour s’en faire aimer avec intention de mariage, et pas autre chose, car les mœurs sont ici fort rigides.

Peu à peu chacun rentre chez soi, et vers minuit toute l’île dort d’un sommeil paisible et vertueux ; cette promenade et les bains de mer composent les plaisirs de Prinkipo ; — pour les varier, j’exécutai, avec un aimable jeune homme dont j’avais fait connaissance à la table d’hôte, une grande excursion à ânes dans l’intérieur de l’île ; nous traversâmes d’abord le village, dont le marché était fort réjouissant à l’œil avec ses étalages de concombres aux formes étranges, de pastèques, de melons de Smyrne, de tomates, de piment, de raisins et de denrées bizarres ; puis nous suivîmes la mer tantôt de près, tantôt de loin, à travers des plantations d’arbres et des champs cultivés, jusqu’à la maison d’un pope, très-bon vivant, qui nous fit servir, par une belle fille, du raki et des verres d’eau glacée ; ensuite, contournant l’île, nous arrivâmes à un ancien monastère grec, assez délabré, servant maintenant d’hôpital de fous.

Trois ou quatre malheureux en haillons, le teint hâve, l’air morose, s’y traînaient le long des murs avec un bruissement de ferrailles, dans une cour inondée de soleil. On nous fit voir au fond de la chapelle, moyennant un bacchich de quelques piastres, de mauvaises images à fond d’or et à figures brunes, comme on en fabrique au mont Athos, sur des patrons byzantins, à l’usage du culte grec ; la Panagia y montrait, suivant l’usage, sa tête et ses mains bistrées, à travers les découpures d’une plaque d’argent ou de vermeil, et l’enfant Jésus apparaissait en négrillon dans son nimbe trilobé. Saint Georges, patron du lieu, écrasait le dragon dans l’attitude consacrée.

La situation de ce couvent est admirable : il occupe la plate-forme d’un soubassement de rochers, et du haut de ses terrasses, la rêverie peut plonger dans deux azurs sans limites, celui du ciel et celui de la mer. A côté du couvent, des excavations voûtées, à demi effondrées, montrent qu’il couvrait jadis un emplacement plus vaste et d’une architecture antérieure.

Nous revînmes par une autre route plus sauvage, parmi des touffes de myrtes, des bouquets de térébinthes et de pins qui poussent naturellement, et que les habitants coupent pour faire du bois de chauffage, et nous arrivâmes à l’auberge, à la grande satisfaction de nos ânes, qui avaient besoin d’être talonnés et bâtonnés vigoureusement pour ne pas s’endormir en route, car nous avions commis cette faute de ne pas emmener l’ânier, personnage indispensable dans une caravane de ce genre, les ânes orientaux méprisant beaucoup les bourgeois et ne s’émouvant nullement de leurs gourmades.

Au bout de quatre ou cinq jours, suffisamment édifié sur les délices de Prinkipo, je partis pour faire une excursion sur le Bosphore, depuis la pointe de Seraï jusqu’à l’entrée de la mer Noire.

XXIX
LE BOSPHORE