Le Bosphore, de Seraï-Bournou à l’entrée de la mer Noire, est sillonné d’un va-et-vient perpétuel de bateaux à vapeur comparable au mouvement des watermen sur la Tamise ; les caïdjis, qui naguère régnaient en despotes sur ses eaux vertes et rapides, voient passer les pyroscaphes du même œil que les postillons, les locomotives des chemins de fer, et ils regardent l’invention de Fulton comme tout à fait diabolique. Il y a cependant encore des Turcs obstinés et des giaours poltrons qui prennent des caïques pour remonter le Bosphore, de même qu’il y a chez nous des gens qui, malgré les railways de la rive gauche et de la rive droite, vont à Versailles en gondoles et à Saint-Cloud en coucou ; mais ils sont tous les jours plus rares, et les musulmans s’accommodent très-bien des bateaux à vapeur. Le bateau à vapeur les préoccupe même beaucoup, et il n’est pas un café ou une boutique de barbier dont les murailles ne soient ornées de plusieurs dessins où l’artiste naïf a figuré de son mieux le panache de fumée s’échappant du tuyau et les palettes des roues battant l’eau bouillonnante.
Je m’embarquai au pont de Galata, dans la Corne-d’Or, point de départ des bateaux qui stationnent là en grand nombre, crachant leur vapeur blanche et noir condensée en nuage permanent dans l’azur léger du ciel. Le pont de Londres ou Heresford-suspension-bridge ne présente pas un mouvement plus animé, un encombrement plus tumultueux que cette échelle dont les abords sont fort incommodes, car, pour parvenir aux embarcations, il faut franchir les garde-fous de ponts de bateaux, enjamber des madriers, et passer sur des poutrelles pourries ou rompues.
Ce n’est pas une besogne aisée que de démarrer de là ; pourtant l’on y parvient, non sans se heurter quelque peu aux barques voisines, et l’on se met en route ; en quelques coups de piston l’on a gagné le large, et alors vous filez librement entre une double ligne de palais, de kiosques, de villages, de jardins, de collines, sur une eau vive, mélange d’émeraude et de saphir, où votre sillage fait éclore des millions de perles, sous un ciel le plus beau du monde, par un gai soleil qui jette des iris dans la bruine argentée des roues.
Il n’est rien de comparable, que je sache, à cette promenade faite en deux heures sur cette raie d’azur tirée comme limite entre deux parties du monde, l’Europe et l’Asie, qu’on aperçoit en même temps.
La tour de la Fille émerge bientôt avec sa silhouette blanche d’un si charmant effet sur le fond bleu des eaux : Scutari et Top’Hané se montrent à leur tour. Au dessus de Top’Hané la tour de Galata dresse son toit conique vert-de-grisé, et sur le revers de la colline s’étagent les maisons de pierre des Européens, les baraques de bois coloriées des Turcs. Çà et là quelque minaret blanc élève sa flèche semblable à un mât de vaisseau ; quelques touffes d’un vert sombre s’arrondissent ; les constructions massives des légations étalent leurs façades, et le grand Champ-des-Morts déploie son rideau de cyprès, sur lequel se détachent en clair la caserne d’artillerie et le collége militaire. Scutari, la ville d’or (Chrysopolis), présente un spectacle à peu près semblable ; les arbres noirs d’un cimetière servent aussi de fond à ses maisons roses et à ses mosquées passées au lait de chaux ; des deux côtés la vie a la mort derrière elle, et chaque ville se cercle d’un faubourg de tombes ; mais ces idées, qui attristeraient ailleurs, ne troublent en rien la sérénité fataliste de l’Orient.
Sur la rive d’Europe, on aperçoit bientôt Schiragan, — un palais bâti par Mahmoud dans les idées européennes, avec un fronton classique comme celui de la Chambre des députés, au milieu duquel s’enlace le chiffre du sultan en lettres d’or, et deux ailes supportées par des colonnes doriques en marbre grec. J’avoue que je préfère en Orient l’architecture arabe ou turque ; pourtant cette construction grandiose, dont le large escalier blanc descend jusqu’à la mer, produit un assez bel effet. Devant ce palais, un splendide caïque au tendelet de pourpre tout doré et peint, portant à la poupe un oiseau d’argent, attendait Sa Hautesse.
En face, au delà de Scutari, se prolonge une ligne de palais d’été, coloriés en vert-pomme, ombragés de platanes, d’arbousiers, de frênes, d’un aspect riant, et, malgré leurs fenêtres en treillage, rappelant plutôt la volière que la prison. Ces palais, rangés sur la rive de manière à tremper leurs pieds dans l’eau, ont assez l’aspect des bains Vigier ou de l’École de natation de Deligny. Les villas turques sur le Bosphore éveillent souvent cette comparaison.
Entre Dolma-Baktché et Beschick-Tash s’élève la façade vénitienne du nouveau palais bâti par le sultan Abdul-Medjid, dont j’ai fait une description particulière. S’il n’est pas d’un goût bien pur, il est au moins d’un caprice bizarre et riche, et sa blanche silhouette, sculptée, fouillée, ciselée, chargée d’ornements infinis, se découpe élégamment sur la rive ; c’est bien un palais de calife ennuyé de l’architecture arabe et persane, et qui, ne voulant pas des cinq ordres, se loge dans un immense bijou de marbre travaillé en filigrane. — Dolma-Baktché s’appelait autrefois Jasonion. C’est là que Jason aborda avec ses Argonautes, dans son expédition à la recherche de la toison d’or.
Le bateau à vapeur serre de près la côte d’Europe, où les stations sont plus fréquentes ; nous pouvons, en passant, voir au café de Beschick-Tash les fumeurs accroupis dans leurs cabinets de treillages suspendus au-dessus de l’eau.
On laisse bientôt en arrière Orta-Kieuï, Kourou-Tchesmé, qui bordent la mer, et derrière lesquels se lèvent, par inflexions onduleuses, des collines parsemées d’arbres, de jardins, de maisons et de villages de l’aspect le plus riant.