D’un village à l’autre règne comme un quai non interrompu de palais et de résidences d’été. La sultane Validé, les sœurs du sultan, les vizirs, les ministres, les pachas, les grands personnages, se sont tous construit là des habitations charmantes, avec une entente parfaite du confortable oriental, qui ne ressemble pas au confortable anglais, mais qui le vaut bien.
Ces palais sont de bois et de planches, à l’exception des colonnes taillées ordinairement dans un seul bloc de marbre de Marmara ou prises à des débris d’anciennes constructions. Mais ils n’en sont pas moins élégants dans leur grâce passagère, avec leurs étages en surplomb, leurs saillies et leurs retraites, leurs kiosques à toits chinois, leurs pavillons à treilles, leurs terrasses ornées de vases et leurs frais coloriages renouvelés sans cesse. — Au milieu des grillages en baguettes de bois de cèdre, qui se croisent sur les fenêtres des appartements réservés aux femmes, s’ouvrent des trous ronds pareils à ceux pratiqués dans les rideaux de théâtre, et par lesquels les acteurs inspectent la salle et les spectateurs ; c’est par là qu’assises sur des carreaux, les belles nonchalantes regardent passer, sans être vues, les vaisseaux, les bateaux à vapeur et les caïques, tout en mâchant du mastic de Chio pour entretenir la blancheur de leurs dents.
Un étroit quai de granit, formant chemin de halage, sépare ces jolies habitations de la mer. En les côtoyant, le voyageur se sent pris, malgré lui, d’un vague désir de faire comme Hassan, le héros d’Alfred de Musset, et de jeter son bonnet par-dessus les moulins pour prendre le fez.
Près d’Arnaout-Keuï, l’eau du Bosphore bouillonne comme sur une marmite à cause d’un rapide courant appelé mega reuma (le grand courant) : l’eau bleue file comme la flèche le long des pierres du quai ; là, si robustes que soient leurs bras hâlés au soleil, les caïdjis sentent la rame ployer dans leur main comme une lame d’éventail, et s’ils essayaient de lutter contre ce flot impérieux, elle se romprait comme verre. Le Bosphore est plein de ces courants, dont les directions varient et qui lui donnent plutôt l’apparence d’un fleuve que d’un bras de mer.
Quand on arrive là, on jette de la barque un bout de cordeau à terre ; trois ou quatre hommes s’y attellent comme des chevaux de halage, et, courbant leurs fortes épaules, tirent l’embarcation, dont la proue fait jaillir un ruban d’écume blanche.
Le rapide franchi, on reprend l’aviron et l’on fend sans peine une eau morte. Au pied des maisons on voit souvent des groupes de trois ou quatre femmes turques, accroupies à côté de leurs enfants qui jouent ; sur le quai, des demoiselles grecques se promènent en se tenant par la main et lancent un coup d’œil curieux à un voyageur européen ; des hommes passent à cheval, des matelots remisent un caïque particulier dans sa cale voûtée ; les figures manquent rarement au paysage.
Les lecteurs de ce livre sont assez familiarisés maintenant avec l’architecture locale pour qu’il ne soit pas nécessaire de leur faire une description des maisons d’Arnaout-Keuï. Je noterai cependant comme particulières de vieilles habitations arméniennes peintes en noir, ce qui était autrefois la couleur obligée, les teintes claires appartenant de droit aux Turcs, et le rouge sang de bœuf ou rouge antique aux Grecs ; aujourd’hui chacun peut peindre sa maison comme il veut, excepté en vert, la couleur de l’Islam, des hadjis et des descendants du prophète.
Sur la côte d’Asie, plus boisée et plus ombreuse que celle d’Europe, les villages, les palais et les kiosques se succèdent, un peu moins serrés peut-être, mais à des distances très-rapprochées encore. C’est Kous-Goundjouk, Stavros, Beylerbey, où Mahmoud se fit bâtir une résidence d’été, Tchengel-Keuï, Vani-Keuï, et en face de Babec les Eaux-Douces d’Asie (Guyuck-Sou).
Une charmante fontaine en marbre blanc, toute brodée d’arabesques, toute historiée d’inscriptions en lettres d’or, coiffée d’un grand toit à forte projection et de petits dômes surmontés de croissants, qui s’aperçoit de la mer et se détache sur un fond d’opulente verdure, désigne au voyageur cette promenade favorite des osmanlis. — Une vaste pelouse, veloutée d’un frais gazon, encadrée de frênes, de platanes et de sycomores, s’encombre, le vendredi, d’arabas et de talikas, et voit s’étendre sur des tapis de Smyrne les beautés paresseuses du harem.
Les nègres eunuques, fouettant leurs pantalons blancs du bout de leur houssine, se promènent entre les groupes accroupis, guettant quelque œillade furtive, quelque signe d’intelligence, surtout s’il se trouve là quelque giaour tâchant de pénétrer de loin les mystères du yachmack ou du feredgé ; quelquefois les femmes attachent des châles à des branches d’arbres et bercent leurs enfants dans ce hamac improvisé ; d’autres mangent des confitures de rose ou boivent de l’eau à la neige ; quelques-unes fument le narghiléh ou la cigarette ; toutes babillent ou médisent des dames franques, qui sont si effrontées, se montrent à visage découvert et marchent dans les rues avec des hommes.