Plus loin, les paysans bulgares au sayon antique, au bonnet entouré d’une énorme couronne de fourrure, exécutent leurs danses nationales dans l’espoir d’un bacchich. Les cawadjis préparent leur café en plein air ; l’israélite, à la robe fendue sur les côtés, au turban moucheté de noir comme un linge où l’on essuie des plumes, offre quelques menues marchandises aux promeneurs avec cet air servile et bas des juifs d’Orient, toujours pliés en deux sous la crainte de l’avanie, et des caïdjis assis au rebord du quai fument, les jambes pendantes, surveillant leurs barques du coin de l’œil.

Il serait trop long de décrire l’un après l’autre tous ces villages qui se suivent et se ressemblent avec d’imperceptibles différences. C’est toujours une ligne de maisons en bois coloriées, comme les villages des boîtes de joujous de Nuremberg, se développant le long du quai ou trempant immédiatement leurs pieds dans l’eau quand il n’y a pas de chemin de halage, et se détachent sur un rideau de riche verdure d’où s’élance le minaret crayeux d’un marabout ou d’une petite mosquée ; au delà, les collines aux pentes douces et ménagées s’élèvent harmonieusement azurées par la lumière du ciel ; parfois on souhaiterait un escarpement plus abrupte, une falaise aride, un ossement de rocher perçant l’épiderme de la terre ; tout cela est vraiment trop gracieux, trop riant, trop coquet, trop peigné ; il faudrait çà et là quelques touches accentuées et violentes pour servir de repoussoir.

A certains endroits du courant sont juchés, sur un échafaudage de perches, des espèces de cages à poules d’une construction bizarre et pittoresque, dans lesquelles les pêcheurs se tiennent pour guetter le passage des bancs de poissons et avertir du moment propice à jeter ou relever le filet ; quelquefois il leur arrive de s’endormir et de tomber la tête en avant de leur perchoir aérien à l’eau, où ils se noient sans se réveiller. Ces guérites, semblables à des nids d’oiseaux aquatiques, semblent construites exprès pour fournir des premiers plans aux peintres.

Ici les deux rives se rapprochent considérablement.

— C’est la place où Darius fit passer son armée dans son expédition contre les Scythes, sur un pont jeté par Mandroclès de Samos. Sept cent mille hommes y défilèrent, gigantesques amas des hordes de l’Asie, aux types exotiques, aux armes bizarres, aux accoutrements fabuleux, à la cavalerie mêlée d’éléphants et de chameaux. Sur deux colonnes de pierre élevées à la tête du pont furent gravées les listes de tous les noms de peuples marchant à la suite de Darius. Ces colonnes s’élevaient à l’endroit même qu’occupe le château de Guzeldjé-Hissar, construit par Bayezid-Ilderim, Bajazet le foudre de guerre. Mandroclès, à ce que raconte Hérodote, dessina ce passage sur un tableau qu’il appendit au temple de Junon, à Samos, sa patrie, avec cette inscription : « Mandroclès, ayant construit un pont sur le Bosphore poissonneux, en dédia le dessin à Junon ; en exécutant ce projet du roi Darius, Mandroclès procura de la gloire aux Samiens et obtint une couronne. » — Le Bosphore, à cette place, est large de quatre cents toises, et c’est par là que passèrent les Perses, les Goths, les Latins et les Turcs : les invasions, qu’elles vinssent de l’Asie ou de l’Europe, suivirent la même route, tous ces grands débordements de peuples coulèrent par le même lit et marchèrent dans l’ornière de Darius.

Le château d’Europe, — Rouméli-Hissar, — nommé aussi Boghas-Keçen (coupe-gorge), fait fort bonne figure sur le revers de la colline avec ses tours blanches d’inégale hauteur et ses murailles crénelées. Les trois grosses tours et la petite qui est près du bord de la mer dessinent à rebours, selon l’Écriture turque, quatre lettres, M. H. M. D., qui forment le nom du fondateur, Mohamed II. Ce rébus architectural, qu’on ne devinerait pas, rappelle le plan de l’Escurial, représentant le gril de saint Laurent, en l’honneur duquel fut élevé le monastère. On ne s’aperçoit de cette bizarrerie que si l’on est prévenu. Le château d’Europe fait face au château d’Asie (Anadoli-Hissar), que j’ai mentionné tout à l’heure.

Près de Rouméli-Hissar s’étend un cimetière dont les hauts cyprès noirs et les cippes blancs se mirent gaiement dans l’azur de la mer, et qui donnerait envie de s’y faire enterrer, tant il est riant, fleuri et parfumé. Les morts couchés dans ce frais jardin égayé de soleil, animé de chants d’oiseaux, ne doivent pas s’ennuyer.

Le bateau à vapeur, après avoir dépassé Balta-Liman, Steneh, Yeni-Keuï, Kalender, s’arrête à Thérapia, un bourg dont le nom signifie guérison en grec, et qui justifie par la salubrité de son air cette appellation médicale ; — c’est là que l’ambassade de France a son palais d’été. Dans le gracieux petit golfe qui l’avoisine, — coupe d’or remplie de saphirs, — Médée, revenant de Colchide avec Jason, descendit à terre et déballa la boîte renfermant ses philtres et ses drogues magiques, — d’où le nom de pharmaceus que portait autrefois Thérapia.

Thérapia est un séjour délicieux ; son quai est bordé de cafés décorés avec un certain luxe, chose rare en Turquie, d’auberges, de maisons de plaisance et de jardins. — Dans un passage qui conduit au débarcadère, je remarquai parmi les pierres de la muraille deux torses de marbre, l’un d’homme vêtu d’une cuirasse antique, l’autre de femme, voilé de draperies assez frustes que les constructeurs barbares avaient encastrées au milieu des moellons comme de vulgaires matériaux.

Dans la rade était mouillé le Chaptal, commandé par M. Poultier, à qui j’allai rendre visite, et qui me reçut avec cette bonhommie affectueuse qui lui est propre, et cette exquise politesse commune à tous les officiers de marine.