Le palais de l’ambassade de France, que M. Renaud doit reconstruire avec plus de solidité, de richesse et de goût, est un grand bâtiment à la turque, tout en bois et en pisé, sans aucun mérite architectural, mais vaste, aéré, commode, d’une fraîcheur à l’abri des plus violentes ardeurs de l’été et dans la plus admirable situation du monde.

Derrière le palais se développent des jardins en terrasse, plantés d’arbres centenaires d’une hauteur prodigieuse, incessamment agités par les brises de la mer Noire. Arrivé au remblai supérieur, on jouit d’une perspective merveilleuse. La rive d’Asie étale devant vous les frais ombrages des Eaux de la Sultane, plus loin bleuit le mont du Géant, où la tradition place le lit d’Hercule. Sur la rive d’Europe, Buyuk-Déré arrondit sa courbe gracieuse, et le Bosphore, au-delà de Rouméli-Kavak et d’Anadoli-Kavak, s’évase jusqu’aux îles Cyanées, et se perd dans la mer Noire. — Des voiles blanches vont et viennent comme des oiseaux marins, et la pensée s’égare dans un rêve infini.

XXX
BUYUK-DÉRÉ

Buyuk-Déré, qu’on aperçoit de la terrasse de Thérapia, est un des plus charmants villages de plaisance qui existent au monde. Le rivage se creuse à cet endroit et décrit un arc où les flots viennent mourir par molles ondulations. Des habitations élégantes, parmi lesquelles on remarque le palais d’été de l’ambassade de Russie, s’élèvent sur le bord de la mer, au pied des dernières croupes de collines qui forment le lit du Bosphore, sur un fond de jardins verdoyants ; les riches négociants de Constantinople possèdent là des maisons de campagne où, chaque soir, le bateau à vapeur les amène, leurs affaires finies, et d’où ils repartent le matin.

Sur la plage de Buyuk-Déré, se promènent, après le coucher du soleil, de belles dames, arméniennes et grecques, en grande toilette. Les lumières des cafés et des maisons se mêlent dans l’eau à la traînée d’argent de la lune et aux reflets des étoiles ; une brise saturée de parfums et de fraîcheur souffle doucement et fait de l’air comme un éventail manié par la main invisible de la nuit ; des orchestres de musiciens hongrois jettent aux échos les valses de Strauss, et le bulbul chante le poëme de ses amours avec la rose, caché sous des touffes de myrtes. Après une chaude journée d’été, le corps, ranimé par cette atmosphère balsamique, sent un bien-être délicieux, et ce n’est qu’à regret qu’on gagne son lit.

L’hôtel nouvellement fondé à Buyuk-Déré, et rendu nécessaire par l’affluence des voyageurs qui ne savaient où passer la nuit ou ne voulaient pas abuser de l’hospitalité de leurs amis de Constantinople, est fort bien tenu ; il a un grand jardin où s’épanouit un superbe platane dans les branches duquel on a établi un cabinet où je déjeunais abrité par un parasol de feuilles dentelées et soyeuses. — Comme je m’extasiais sur la grosseur de cet arbre, on me dit que dans une prairie, au bout de la grande rue de Buyuk-Déré, il en existait un bien plus énorme, connu sous le nom de platane de Godefroy de Bouillon.

J’allai le visiter, et, au premier abord, je crus voir une forêt plutôt qu’un arbre : le tronc, composé d’une agglomération de sept ou huit fûts soudés ensemble, ressemblait à une tour effondrée par places ; d’énormes racines, pareilles à des serpents boas à moitié rentrés dans leurs repaires, l’accrochaient au sol ; les rameaux qui s’y implantaient avaient plutôt l’air d’arbres horizontaux que de simples branches ; dans ses flancs bayaient de noires cavernes, formées par la putréfaction du bois tombé en poudre sous l’écorce. Les pâtres s’y abritent comme dans une grotte et y font du feu sans que le géant végétal y prenne garde plus qu’aux fourmis qui circulent sur sa peau rugueuse et soulevée par lames. Rien n’est plus majestueusement pittoresque que cette monstrueuse masse de feuillages sur laquelle les siècles ont glissé comme des gouttes de pluie, et qui a vu se dresser à son ombre les tentes des héros chantés par le Tasse dans la Jérusalem délivrée. Mais ne nous abandonnons pas à la poésie ; voici l’histoire qui vient, comme d’habitude, contredire la tradition ; les savants prétendent que Godefroy de Bouillon n’a jamais campé sous ce platane, et ils apportent pour preuve un passage d’Anne Comnène, une contemporaine des faits, qui dément la légende. « Alors le comte Godefroy de Bouillon, ayant fait la traversée avec d’autres comtes et une armée composée de dix mille hommes de cavalerie et de soixante-dix mille d’infanterie, arriva à la grande ville et rangea ses troupes aux environs de la Propontide, depuis le pont Cosmidion jusqu’à Saint-Phocas. » Voilà qui est clair et décisif ; mais, comme la légende, malgré les textes des érudits, ne saurait avoir tort, le comte Raoul établit son champ à Buyuk-Déré avec les autres croisés latins, en attendant qu’il pût passer en Asie ; et, la mémoire précise de l’événement s’étant perdue, le platane séculaire a été baptisé du nom plus connu de Godefroy de Bouillon, qui, pour le peuple, résume plus particulièrement l’idée des croisades.

Quoi qu’il en soit, l’arbre millénaire est là toujours debout, plein de nids et de rayons de soleil, voyant les années tomber à ses pieds comme des feuilles, de siècle en siècle plus colossal et plus robuste. Le vent du désert a depuis longtemps dispersé dans les sables de la Palestine les ossements réduits en poudre des croisés.

Lorsque je visitai le platane de Godefroy ou de Raoul, un araba dételé était arrêté sous ses branches. Les bœufs, délivrés du joug, s’étaient agenouillés dans l’herbe, et ruminaient gravement avec un air de béatitude sereine, secouant de temps à autre les filaments de bave argentée de leur mufle noir.

Leurs conducteurs cuisinaient leur frugale pitance dans une des fissures de l’arbre, espèce de cheminée naturelle au foyer fait de deux pierres : c’était un tableau charmant, tout groupé et tout composé. J’avais envie d’aller chercher Théodore Frère à son atelier de Buyuk-Déré pour en faire une pochade peinte ; mais l’araba se serait remis en route, ou le rayon qui éclairait si pittoresquement la scène se serait éteint avant que l’artiste fût arrivé. D’ailleurs, Frère a dans ses cartons des milliers de scènes analogues qui se reproduisent fréquemment dans la vie orientale.