Le Charlemagne était mouillé à Thérapia, en face de l’ambassade de France, qui donnait une fête aux matelots. Des canots allaient sans cesse du navire à terre, débarquant l’équipage, composé d’environ douze cents hommes, dont on n’avait gardé à bord que les surveillants indispensables ; d’immenses tables étaient dressées sous les grands arbres, dans les jardins de l’ambassade ; et, sur la terrasse, les artistes du Charlemagne avaient élevé un théâtre avec des pavillons et des toiles à voiles, au fronton duquel un aigle très-bien peint en détrempe palpitait des ailes au-dessus d’attributs de guerre et de marine. Les marins savent tout faire : ils avaient construit le théâtre, et ils jouaient des vaudevilles comme des acteurs de profession ; Arnal n’est pas plus drôle dans Passé minuit que le gabier chargé de ce rôle à Thérapia. Dans l’autre vaudeville, dont le nom m’échappe, de jeunes mousses imberbes ou des matelots rasés de très-près remplissaient les rôles de femme, comme sur le théâtre antique : leurs faux tours en cheveux blonds, les appas complémentaires dont ils ne s’étaient pas fait faute, et qui auraient éveillé la galanterie de Sganarelle, les allures masculines qu’ils reprenaient sans y penser au milieu de leurs affectations de mignardise, leurs pas brusques embarrassés par les jupes, leurs alternatives de fausset et de basse-taille, et leurs figures brûlées par le soleil de tous les pays, encadrées dans de prétentieux bonnets à ruches de tulle, produisaient l’effet le plus extravagamment comique qu’on puisse imaginer. On riait à mourir. Le public se composait du personnel de l’ambassade, des attachés des autres légations, des banquiers, hauts négociants et personnages considérables de Péra ; les femmes étaient parées comme à une représentation du Théâtre-Italien, et ces belles toilettes produisaient un effet charmant à la vive lumière du soleil.

Après la comédie, le repas eut lieu, gigantesque agape, prodigieux festin de Gargantua, colossales noces de Gamache, produit combiné du chef de l’ambassade et du cock du Charlemagne, aidés par une armée de marmitons turcs, arméniens, grecs, juifs, italiens, marseillais. Le soir, les convives en gaieté se promenaient sur le quai de Thérapia par petites bandes de dix ou douze amis, dansant des cachuchas inédites plus cambrées que celles de la Petra-Camara, et chantant des chansons qui ne seront pas admises sans doute dans le recueil des chants populaires de la France, et n’en sont pas moins d’une poésie singulière et d’une originalité des plus imprévues.

Il faisait un temps admirable, et je résolus de retourner le soir même à Constantinople, dans un caïque à deux paires de rames, manœuvré par deux robustes Arnautes, aux tempes et aux joues rasées, n’ayant de poil qu’une longue moustache blonde ; quoiqu’il fût plus de dix heures quand je partis, on y voyait parfaitement et certes plus clair qu’à Londres en plein midi ; ce n’était pas une nuit, mais plutôt un jour bleuâtre d’une douceur et d’une transparence infinies ; je m’établis à la poupe bien en équilibre, mon paletot boutonné jusqu’au col, car la rosée tombait en fine bruine argentée, comme les pleurs nocturnes des astres, et le fond de la barque était tout mouillé. Mes Arnautes avaient jeté une veste sur leur chemise de gaze rayée, et nous commençâmes la descente.

Le caïque aidé par le courant, et poussé par quatre bras vigoureux, filait presque aussi rapidement qu’un bateau à vapeur au milieu du tremblement lumineux de l’eau piquée de millions de paillettes ; les collines et les caps de la rive projetaient de grandes ombres violettes qui tranchaient sur le vif argent des vagues, où les silhouettes des vaisseaux à l’ancre se dessinaient comme des découpures de papier noir, avec leurs vergues carguées et leurs cordages ténus. Quelques lumières brillaient de loin en loin, à bord des embarcations ou aux fenêtres des villages riverains. — On n’entendait d’autre bruit que la respiration cadencée des caïdjis, le rhythme régulier des avirons, le clapotis de l’eau et les aboiements lointains de quelques chiens en éveil.

De temps à autre une bolide traversait le ciel et s’éteignait comme une bombe de feu d’artifice. La voie lactée déroulait sa zone blanchâtre avec un éclat et une netteté inconnus dans nos brumeuses nuits du Nord ; les étoiles brillaient jusque dans l’auréole de la lune. C’était merveilleux de magnificence tranquille et de splendeur sereine. En contemplant cette voûte de lapis-lazuli veiné d’or, je me demandais : Pourquoi le ciel est-il si splendide lorsque la terre est endormie, et pourquoi les astres ne s’éveillent-ils qu’à l’heure où les yeux se ferment ? Cette féerique illumination, personne ne la voit ; elle ne s’allume que pour les prunelles nyctalopes des hibous, des chauve-souris et des chats. Le divin décorateur méprise-t-il à ce point le public, qu’il ne déploie ses plus belles toiles qu’après que les spectateurs sont couchés ? Cela serait peu flatteur pour l’orgueil humain ; mais la terre n’est qu’un point imperceptible, un grain de senevé perdu dans l’immensité, et, comme le dit Victor Hugo, — l’état normal du ciel, c’est la nuit.

Une heure sonnait quand ma barque aborda à Top’Hané. — J’allumai ma lanterne ; et, gravissant par les rues désertes en ayant soin de ne pas marcher sur les tribus de chiens assoupis qui poussaient de faibles gémissements à mon passage, je regagnai mon logis dans le Champ-des-Morts de Péra, éreinté, mais ravi.

Le lendemain, continuant mes promenades, je me rendis aux eaux douces d’Europe, au fond de la Corne-d’Or. Franchissant les trois ponts de bateaux, dont le dernier, achevé tout récemment, a été construit aux frais d’un riche Arménien, je longeai les cales de l’arsenal maritime, où sous des hangars s’ébauchent les carcasses de navires, semblables à des squelettes de cachalots et de baleines, je passai entre Eyoub et Pim-Pacha, et j’entrai bientôt dans l’archipel de petites îles basses et plates qui divisent l’embouchure du Cydaris et du Barbysès, réunis un peu avant de se jeter à la mer. Les noms turcs substitués à ces harmonieuses appellations sont Sou-Kiat-Hana et Ali-Bey-Keuï.

Des hérons et des cigognes, le bec posé sur leur jabot, une patte repliée sous le ventre, vous regardent passer d’un air amical ; les goëlands vous effleurent de l’aile, et le milan décrit des cercles au-dessus de votre tête. A mesure qu’on avance, la rumeur de Constantinople s’éteint, la solitude se fait, la campagne succède à la ville par transitions insensibles. Personne ne passe sur les élégants ponts chinois qui enjambent le Barbysès, qu’on prendrait pour une de ces rivières factices des jardins anglais.

Les eaux douces d’Europe sont plus spécialement fréquentées l’hiver. — Le sultan y possède un kiosque avec des eaux et des cascades artificielles côtoyées de pavillons d’un charmant goût turc. — Cette résidence a été bâtie par Mahmoud ; mais, comme elle n’est presque jamais habitée et qu’on ne la répare pas, l’abandon la dégrade, et elle tombe déjà presqu’en ruines. — Le canal s’envase, les pierres disjointes laissent échapper l’eau, et les plantes parasites se mêlent aux arabesques sculptées. On dit que Mahmoud, qui avait arrangé ce nid charmant pour une odalisque adorée, n’y voulut plus revenir quand une mort prématurée eut enlevé la jeune femme. — Depuis ce temps, un voile de mélancolie semble flotter sur ce palais désert enfoui dans des masses d’ormes, de frênes, de noyers, de sycomores et de platanes, qui paraissaient vouloir le dérober aux yeux du voyageur, comme la forêt épaissie autour du château de la Belle au bois dormant, et les grands saules pleureurs secouent tristement dans l’eau leurs larmes de feuillage.

Ce jour-là, il n’y avait personne, et la promenade n’en était pas moins agréable pour cela ; et, après avoir erré quelque temps sous les ombrages solitaires, je m’arrêtai à un petit café pour prendre du yaourth (lait caillé) avec un morceau de pain, frugal repas dont avait grand besoin mon appétit, aiguisé par l’air vif de la mer.