LE VER.
Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre;
Je viens pour accomplir le solennel mystère.
J'entre en possession;
Me voilà ton époux, je te serai fidèle.
Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile
Chante notre union.
LA TRÉPASSÉE.
Oh! si quelqu'un passait auprès du cimetière!
J'ai beau heurter du front les planches de ma bière,
Le couvercle est trop lourd!
Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre.
Quel silence profond! la route est solitaire;
L'écho lui-même est sourd.
LE VER.
A moi tes bras d'ivoire, à moi ta gorge blanche,
A moi tes flancs polis avec ta belle hanche
A l'ondoyant contour;
A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,
Et ce premier baiser que ta pudeur farouche
Refusait à l'amour.
LA TRÉPASSÉE.
C'en est fait! c'en est fait! Il est là! sa morsure
M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure;
Il me ronge le coeur.
Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle!
Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,
O ma mère, ô ma soeur?
LE VER.
Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée,
Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée,
L'oranger est tout frais.
La tenture funèbre à peine repliée,
Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée,
Oubliée à jamais.