Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire
Cloué les bras en croix sur son étoffe noire,
Redoublait de pâleur;
Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,
Les muscles en relief de sa face jaunie
Se tordaient de douleur.

Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes
Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes,
Et, d'un air curieux,
Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre,
Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,
Ouvraient tout grands leurs yeux.

Une tête de mort sur nature moulée
Se détachait en blanc, grimaçante et pelée,
Sous un rayon blafard.
Je la vis s'avancer au bord de la console;
Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole
Et ses yeux leur regard.

De ses orbites noirs où manquaient les prunelles,
Jaillirent tout à coup de fauves étincelles
Comme d'un oeil vivant.
Une haleine passa par ses dents déchaussées…
Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées;
Ce n'était pas le vent.

Faible comme ces voix que l'on entend en rêve,
Triste comme un soupir des vagues sur la grève
J'entendis une voix.
Or, comme ce jour-là j'avais vu tant de choses,
Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes,
J'eus moins peur cette fois.

RAPHAEL.

Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître!
O frère, dis-le-moi, peux-tu me reconnaître
Dans ce crâne hideux?
Car je n'ai rien parmi ces plâtres et ces masques,
Tous ces crânes luisants, polis comme des casques,
Qui me distingue d'eux.

Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme,
Le roi de la beauté, la lumière de Rome,
Le Raphaël d'Urbin!
L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries,
Mollement accoudé, suivre ses rêveries,
La tête dans sa main.

O ma Fornarina! ma blanche bien aimée,
Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée
Pour la remettre au ciel;
Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange,
Cette tête qui fait une grimace étrange:
Eh bien, c'est Raphaël!

Si ton ombre endormie au fond de la chapelle
S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle,
Oh! je te ferais peur!
Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe.
Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe
Le rêve de ton coeur.