Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
Avant que tout à fait le versant qui s'incline
Ne les dérobe à son regard,
Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
Il a fait depuis son départ.
Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
D'un rayon de soleil frappés.
Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache
Une époque, un détail nettement se détache
Et revit à mes yeux trompés.
Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
Portrait sans modèle aujourd'hui;
Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
Que le passé ravit au présent qu'il emporte,
Reflet dont le corps s'est enfui.
J'hésite en me voyant devant moi reparaître;
Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
Sous ma figure d'autrefois.
Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
Ont changé les traits et la voix.
Tant de choses depuis, par cette pauvre tête,
Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte,
Comme dans l'aire des aiglons,
Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée,
Se débattent heurtant leur coquille brisée,
Avec leurs ongles déjà longs.
Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère,
Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
Marcher en avant, oublier.
On ne peut sur le temps reprendre une minute,
Ni faire remonter un grain après sa chute
Au fond du fatal sablier.
La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête,
Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
L'étude austère et les soucis.
Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
Et dont quelque tourmente intérieure agite
Comme deux serpents les sourcils.
Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre
N'en avait noirci le corail.
Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles,
Doublaient le ciel dans leur émail.
Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie,
Aucune illusion, amèrement ravie,
Jeune, ne l'avait rendu vieux;
Il s'épanouissait à toute chose belle,
Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,
Le mal était bien, le bien mieux.
Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
Un brin de folle avoine en main
Avec son collier fait de perles de rosée,
Sa robe prismatique au soleil irisée,
Allait chantant par le chemin.