Et puis l'âge est venu qui donne la science,
J'ai lu Werther, René son frère d'alliance;
Ces livres, vrais poisons du coeur,
Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
Byron et son don Juan moqueur.

Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes
Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
Les croyances, des hochets creux.
Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme
Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme
Et je devins bien malheureux.

La pensée et la forme ont passé comme un rêve;
Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
Dans quel coin du chaos met-il
Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange
Leur sert de patrie ou d'exil?

Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère;
Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
Que la pioche jette au cercueil
Avec sa sombre voix explique bien des choses,
Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
L'éternité commence au seuil.

L'on voit… mais veuillez bien me pardonner, madame,
De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
Ainsi qu'un vase trop rempli,
Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
Et ces ressouvenirs d'illusions passées,
Rembrunissent mon front pâli.

Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
Pourquoi donc vouloir retenir
Comme un enfant mutin sa mère par la robe,
Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe,
Consolez-vous par l'avenir.

Regardez; devant vous l'horizon est immense,
C'est l'aube de la vie et votre jour commence;
Le ciel est bleu, le soleil luit.
La route de ce monde est pour vous une allée
Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée;
Marchez où le temps vous conduit.

Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime:
Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
L'avenir devrait m'être cher;
Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
Et je me sens le coeur amer.

LA CHANSON DE MIGNON.

Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
Tu me veux donc quitter et courir par le monde;
Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison
Les nuages du soir sur le rouge horizon,