«As-tu beaucoup de monde dans ton auberge? dit Vallombreuse, et de quelle sorte?...» Bilot allait répondre, mais le jeune duc prévint la phrase de l’hôtelier et continua. «A quoi bon finasser avec un vieux mécréant tel que toi? Quelle est la femme qui habite cette chambre dont la fenêtre donne sur la ruelle en face l’hôtel Vallombreuse, la troisième croisée en partant de l’angle du mur? Réponds vite, tu auras une pièce d’or par syllabe.
—A ce prix, dit Bilot avec un large rire, il faudrait être bien vertueux pour employer le style laconique tant estimé des anciens. Cependant, comme je suis tout dévoué à Votre Seigneurie, je n’userai que d’un seul mot: Isabelle!
—Isabelle! nom charmant et romanesque, dit Vallombreuse; mais n’use pas de cette sobriété lacédémonienne. Sois prolixe et raconte-moi par le menu tout ce que tu sais de cette infante.
—Je vais me conformer aux ordres de Sa Seigneurie, répondit maître Bilot en s’inclinant. Mon cellier, ma cuisine, ma langue, sont à sa disposition. Isabelle est une comédienne qui appartient à la troupe du seigneur Hérode présentement logé à l’hôtel des Armes de France.
—Une comédienne, dit le jeune duc avec un air de désappointement, je l’aurais plutôt prise à sa mine discrète et réservée pour une dame de qualité ou bourgeoise cossue que pour une baladine errante.
—On peut s’y tromper, continua Bilot, la demoiselle a des façons fort décentes. Elle joue le rôle d’ingénue au théâtre et le continue à la ville. Sa vertu, quoique fort exposée, car elle est jolie, n’a reçu aucune brèche et aurait le droit de se coiffer du chapeau virginal. Nul ne sait mieux éconduire un galant par une politesse exacte et froide qui ne laisse pas d’espoir.
—Ceci me plaît, fit Vallombreuse, je ne hais rien tant que ces facilités trop ouvertes et ces places qui battent la chamade, demandant à capituler devant même qu’on ait donné l’assaut.
—Il en faudra plus d’un pour emporter cette citadelle, dit Bilot, quoique vous soyez un hardi et brillant capitaine peu habitué à rencontrer de résistance, d’autant qu’elle est gardée par la sentinelle vigilante d’un amour pudique.
—Elle a donc un amant, cette sage Isabelle! s’écria le jeune duc d’un ton à la fois triomphant et dépité, car d’une part il ne croyait guère à la vertu des femmes, et de l’autre cela le contrariait d’apprendre qu’il avait un rival.
—J’ai dit amour et non pas amant, continua l’aubergiste avec une respectueuse insistance, ce n’est pas la même chose. Votre Seigneurie est trop experte en matière de galanterie pour ne point apprécier cette différence bien qu’elle ait l’air subtil. Une femme qui a un amant peut en avoir deux, comme dit la chanson, mais une femme qui a un amour est impossible ou du moins fort malaisée à vaincre. Elle possède ce que vous lui offrez.