Oreste, c’est-à-dire le jeune duc de Vallombreuse, car tel était son titre, ne mangea que du bout des dents et plus d’une fois oublia sur la table le verre que le laquais venait de remplir, tant il avait l’imagination préoccupée de la belle femme aperçue à la fenêtre. Le chevalier de Vidalinc son confident essayait vainement de le distraire; Vallombreuse ne répondait que par monosyllabes aux plaisanteries amicales de son Pylade.

Dès que le dessert fut enlevé, le chevalier dit au duc:

«Les plus courtes folies sont les meilleures; pour que vous ne pensiez plus à cette beauté, il ne s’agit que de vous en assurer la possession. Elle sera bientôt à l’état de Corisande. Vous avez le naturel de ces chasseurs qui du gibier n’aiment que la poursuite et, la pièce tuée, ne la ramassent même point. Je vais aller faire faire une battue pour vous rabattre l’oiseau vers vos filets.

—Non pas, reprit Vallombreuse, j’irai moi-même; comme tu l’as dit, la poursuite seule m’amuse et je suivrais jusqu’au bout du monde la plus chétive bête de poil ou de plume, de remise en remise jusqu’à tomber mort de fatigue. Ne m’ôte pas ce plaisir. Oh! si j’avais le bonheur de trouver une cruelle, je crois que je l’adorerais, mais il n’en existe pas sur le globe terraqué.

—Si l’on ne savait vos triomphes, dit Vidalinc, on pourrait sur ce propos vous taxer de fatuité, mais vos cassettes pleines de billets doux, portraits, nœuds de rubans, fleurs séchées, mèches de cheveux noirs, blonds ou roux, et tels autres gages d’amour, montrent bien que vous êtes modeste en parlant ainsi. Peut-être allez-vous être servi à souhait, car la dame de la fenêtre me semble sage, pudique et froide à merveille.

—Nous verrons bien. Maître Bilot cause volontiers; il écoute aussi et sait l’histoire des personnes qui logent en son auberge. Allons boire chez lui un flacon de vin des Canaries. Je le ferai causer, et il nous renseignera sur cette infante en voyage.»

Quelques minutes après, les deux jeunes gens entraient aux Armes de France et demandaient maître Bilot. Le digne aubergiste, connaissant la qualité de ses hôtes, les conduisit lui-même en une chambre basse bien tendue où brillait dans une cheminée à large manteau un feu petillant et clair. Il prit des mains du sommelier la bouteille grise de poussière et tapissée de toile d’araignée, la décoiffa de son casque de cire avec des précautions infinies, extirpa du goulot, sans secousse, le bouchon tenace, et d’une main aussi ferme que si elle eût été coulée en bronze versa un fil de liqueur blond comme la topaze dans les verres de Venise à pied en spirale que lui tendaient le duc et le chevalier. En faisant ce métier d’échanson, Bilot affectait une religieuse gravité; on eût dit un prêtre de Bacchus officiant et célébrant les mystères de la dive bouteille; il ne lui manquait que d’être couronné de lierre ou de pampre. Ces cérémonies augmentaient la valeur du vin qu’il servait, lequel était réellement fort bon et plus digne d’une table royale que d’un cabaret.

Il allait se retirer quand Vallombreuse d’un clin d’œil mystérieux l’arrêta sur le seuil:

«Maître Bilot, lui dit-il, prenez un verre au dressoir et buvez à ma santé une rasade de ce vin.»

Le ton n’admettait pas de réplique, et d’ailleurs Bilot ne se faisait pas prier pour aider un hôte à consommer les trésors de son cellier. Il éleva son verre en saluant et en vida le contenu jusqu’à la dernière perle. «Bon vin,» dit-il avec un friand clappement de langue contre le palais, puis il resta debout la main appuyée au rebord de la table, les yeux fixés sur le duc, attendant ce qu’on voulait de lui.