—Mais, dit Hérode, d’un ton de doute, si le marquis ne venait pas, tu serais furieusement attrapée.»
Cette idée parut si bouffonne à Zerbine qu’elle se renversa dans son fauteuil et se mit à rire à gorge déployée, en se tenant les côtes. «Le marquis ne pas venir! s’écria-t-elle lorsqu’elle eut repris son sang-froid, tu peux faire retenir son appartement d’avance. Toute ma crainte était qu’en son ardeur il ne m’eût dépassée. Ah çà! tu doutes de mes charmes, Tyran aussi imbécile que cruel. Décidément les tragédies t’abrutissent. Tu avais plus d’esprit autrefois.»
Léandre, Scapin, qui avaient appris par les valets l’arrivée de Zerbine, entrèrent dans la chambre et la complimentèrent. Bientôt parut dame Léonarde dont les yeux de chouette flamboyèrent à la vue de l’or et des bijoux étalés sur la table. Elle se montra auprès de Zerbine de l’obséquiosité la plus basse. Isabelle vint aussi et la Soubrette lui fit cadeau gracieusement d’une pièce de taffetas. Sérafine seule resta enfermée chez elle. Son amour-propre n’avait pu pardonner à sa rivale l’inexplicable préférence du marquis.
On dit à Zerbine que Matamore avait été gelé en route, mais qu’il était remplacé par le baron de Sigognac, lequel prenait pour nom de théâtre le titre, bien accommodé à l’emploi, de capitaine Fracasse.
«Ce me sera un grand honneur de jouer avec un gentilhomme dont les aïeux allèrent aux croisades, dit Zerbine, et je tâcherai que le respect n’étouffe point en moi la verve. Heureusement que je suis maintenant habituée aux personnes de qualité.»
Sur ce, Sigognac entra dans la chambre.
Zerbine plia le jarret de manière à faire bouffer amplement ses jupes, lui adressa une belle révérence de cour bien proportionnée et cérémonieuse.
«Ceci, dit-elle, est pour monsieur le baron de Sigognac, et voici pour le capitaine Fracasse mon camarade,» ajouta-t-elle en le baisant fort vivement sur les deux joues, ce qui faillit décontenancer Sigognac peu accoutumé encore à ces libertés de théâtre et que troublait d’ailleurs la présence d’Isabelle.
Le retour de Zerbine permettait de varier agréablement le répertoire, et toute la troupe, à l’exception de Sérafine, était on ne peut plus satisfaite de la revoir.
Maintenant que la voilà bien installée dans sa chambre, au milieu de ses joyeux camarades, informons-nous d’Oreste et de Pylade que nous avons laissés rentrant chez eux après leur promenade au jardin.