Quand elle eut bien lâché la bride à sa folâtrerie, elle se rasséréna et devint sérieuse.

«Écoutez mon histoire. Le marquis m’avait fait conduire par ce valet et ce garçon de mules qui me vinrent prendre au carrefour de la Croix à un petit castel ou pavillon de chasse qu’il possède en un de ses bois, fort retiré et difficile à découvrir, à moins de savoir qu’il existe, car une noire rangée de sapins le masque. C’est là que ce bon seigneur va faire la débauche avec quelques amis francs compagnons. On y peut crier tope et masse sans que personne vous entende autre qu’un vieux domestique qui renouvelle les flacons. C’est là aussi qu’il abrite ses amours et fantaisies galantes. Il s’y trouve un appartement fort propre tapissé en verdures de Flandre, meublé d’un lit à l’antiquaille, mais large, moelleux, bien garni de coussins et rideaux; d’une toilette dressée où ne manque rien de ce qui est nécessaire à une femme, fût-elle duchesse, peignes, éponges, flacons d’essence, opiats, boîtes à mouches, pommades pour les lèvres, pâtes d’amande; de fauteuils, chaises et pliants rembourrés à souhait, et d’un tapis turc si épais qu’on peut tomber partout sans se faire mal. Ce retrait occupe mystérieusement le second étage du pavillon. Je dis mystérieusement, car du dehors il est impossible d’en soupçonner les magnificences. Le temps a noirci les murs qui sembleraient près de tomber en ruines sans un lierre qui les embrasse et les soutient. En passant devant le castel on le croirait inhabité; les volets et tentures des fenêtres empêchent, le soir, la lumière des cires et du feu de se répandre sur la campagne.

—Ce serait là, interrompit le Tyran, une belle décoration pour un cinquième acte de tragi-comédie. On pourrait s’égorger à loisir en une telle maison.

—L’habitude des rôles tragiques, dit Zerbine, te rembrunit l’imagination. C’est au contraire un logis fort joyeux, car le marquis n’est rien moins que féroce.

—Poursuis ton récit, Zerbine, dit Blazius avec un geste d’impatience.

—Quand j’arrivai près de ce manoir sauvage, continua Zerbine, je ne pus me défendre d’une certaine appréhension. Je n’avais pas à craindre pour ma vertu, mais j’eus un instant l’idée que le marquis voulait me claquemurer là dans une espèce d’oubliette, d’où il me tirerait de temps à autre au gré de son caprice. Je n’ai aucun goût pour les donjons à soupiraux grillés et ne souffrirais pas la captivité, même pour être sultane favorite de Sa Hautesse le Grand Seigneur; mais je me dis, je suis soubrette de mon métier, et j’ai, en ma vie, tant fait évader d’Isabelles, de Léonores et de Doralices, que je saurai bien trouver une ruse pour m’échapper moi-même, si, toutefois, on me veut retenir. Il serait beau qu’un jaloux fît Zerbine prisonnière! J’entrai donc bravement, et fus surprise de la plus agréable manière du monde, en voyant que ce logis refrogné qui faisait la grimace aux passants, souriait aux hôtes. Délabrement en dehors, luxe en dedans. Un bon feu flambait dans la cheminée. Des bougies roses reflétaient leurs clartés aux miroirs des appliques, et sur la table avec force cristaux, argenterie et flacons, un souper aussi abondant que délicat était servi. Au bord du lit, négligemment jetées, des pièces d’étoffes fripaient dans leurs plis des reflets de lumière. Des bijoux posés sur la toilette, bracelets, colliers, pendants d’oreilles, lançaient de folles bluettes et de brusques scintillements d’or. Je me sentais tout à fait rassurée. Une jeune paysanne, soulevant la portière, vint m’offrir ses services et me débarrassa de mon habit de voyage pour m’en faire prendre un plus convenable qui se trouvait tout préparé dans la garde-robe; bientôt arriva le marquis. Il me trouva charmante en mon déshabillé de taffetas flambé de blanc et de cerise, et il jura que vraiment il m’aimait à la folie. Nous soupâmes, et quoiqu’il en coûte à ma modestie, je dois avouer que je fus éblouissante. Je me sentais un esprit du diable; les saillies me jaillissaient, les rencontres me venaient, parmi d’étincelantes fusées de rire; c’était un entrain, une verve, une furie joyeuse qu’on n’imagine pas. Il y avait de quoi faire danser les morts et flamber les cendres du vieux roi Priam. Le marquis ébloui, fasciné, enivré, m’appelait tantôt ange et tantôt démon; il me proposait de tuer sa femme et de m’épouser. Le cher homme! il l’aurait fait comme il le disait, mais je ne voulus point, disant que ces tueries étaient choses fades, bourgeoises et communes. Je ne crois pas que Laïs, la belle Impéria, et madame Vannoza qui fut maîtresse d’un pape, aient jamais plus galamment égayé une médianoche. Ce fut ainsi pendant plusieurs jours. Peu à peu cependant le marquis devint rêveur, il semblait chercher quelque chose dont il ne se rendait pas compte et qui lui manquait. Il fit quelques courses à cheval, et même il invita deux ou trois amis comme pour se distraire. Le sachant vaniteux, je m’attifai à mon avantage et redoublai de gentillesses, grâces et minauderies devant ces hobereaux qui jamais ne s’étaient trouvés à pareille fête: au dessert, me faisant des castagnettes avec une assiette de porcelaine de Chine cassée, j’exécutai une sarabande si folle, si lascive, si enragée, qu’elle eût damné un saint. C’était des bras pâmés au-dessus de la tête, des jambes luisant comme un éclair dans le tourbillon des jupes, des hanches plus frétillantes que vif-argent, des reins cambrés à toucher le parquet des épaules, une gorge qui battait la campagne, le tout incendié de regards et de sourires à mettre le feu à une salle si jamais je pouvais danser un tel pas sur un théâtre. Le marquis rayonnait, en sa gloire, fier comme un roi d’avoir une pareille maîtresse; mais le lendemain il fut morne, languissant, désœuvré. J’essayai de mes philtres les plus forts, hélas! ils n’avaient plus de puissance sur lui. Cet état paraissait l’étonner lui-même. Parfois, il me regardait fort attentivement comme étudiant sous mes traits la ressemblance d’une autre personne. M’aurait-il prise, pensais-je, pour servir de corps à un souvenir et lui rappellerais-je un amour perdu? Non, me répondais-je, ces fantaisies mélancoliques ne sont pas dans sa nature. De telles rêvasseries conviennent aux bilieux hypocondriaques et non point à ces joyeux qui ont la joue vermeille et l’oreille rouge.

—N’était-ce point satiété? dit Blazius, car d’ambroisie même on se dégoûte, et les dieux viennent manger sur la terre le pain bis des humains.

—Apprenez, monsieur le sot, répondit Zerbine en donnant une petite tape sur les doigts du Pédant, qu’on n’est jamais las de moi, vous me l’avez dit tout à l’heure.

—Pardonne-moi, Zerbine, et dis-nous ce qui fantasiait l’humeur de M. le marquis; je grille de l’apprendre.

—Enfin, reprit la Soubrette, à force d’y rêver je compris ce qui chagrinait le marquis dans son bonheur, et je découvris quel était le pli de rose dont soupirait ce Sybarite sur sa couche de volupté. Il avait la femme, mais il regrettait la comédienne. Cet aspect brillant que donnent les lumières, le fard, les costumes, la diversité et l’action des rôles s’était évanoui comme s’éteint la splendeur factice de la scène quand le moucheur souffle les chandelles. En rentrant dans la coulisse j’avais perdu pour lui une partie de mes séductions. Il ne lui restait plus que Zerbine; ce qu’il aimait en moi c’était Lisette, c’était Marton, c’était Marinette, l’éclair du sourire et de l’œil, la réplique alerte, le minois effronté, l’ajustement fantasque, le désir et l’admiration du public. Il cherchait, à travers mon visage de ville, mon visage de théâtre, car nous autres actrices, quand nous ne sommes pas laides, nous possédons deux beautés, l’une composée et l’autre naturelle; un masque et une figure. Souvent c’est le masque qu’on préfère, encore que la figure soit jolie. Ce que souhaitait le marquis, c’était la soubrette qu’il avait vue dans les Rodomontades du capitaine Matamore, et que je ne lui représentais qu’à demi. Le caprice qui attache certains seigneurs à des comédiennes est beaucoup moins sensuel qu’on ne pense. C’est une passion d’esprit plutôt que de corps. Ils croient atteindre l’idéal en étreignant le réel, mais l’image qu’ils poursuivent leur échappe; une actrice est comme un tableau qu’il faut contempler à distance et sous le jour propice. Si vous approchez, le prestige se dissipe. Moi-même je commençais à m’ennuyer. J’avais bien souvent désiré d’être aimée d’un grand, d’avoir de riches toilettes, de vivre sans souci dans les richesses et les délicatesses du luxe, et souvent il m’était arrivé de maudire ce sort rigoureux qui me forçait d’errer de bourg en ville, sur une charrette, suant l’été, gelant l’hiver, pour faire mon métier de baladine. J’attendais une occasion d’en finir avec cette vie misérable, ne me doutant pas que c’était ma vie propre, ma raison d’être, mon talent, ma poésie, mon charme et mon lustre particulier. Sans ce rayon d’art qui me dore un peu, je ne serais qu’une drôlesse vulgaire comme tant d’autres. Thalie, déesse vierge, me sauvegarde de sa livrée, et les vers des poëtes, charbons de feu, touchant mes lèvres, les purifient de plus d’un baiser lascif et mignard. Mon séjour dans le pavillon du marquis m’éclaira. Je compris que ce brave gentilhomme n’était pas épris seulement de mes yeux, de mes dents, de ma peau, mais bien de cette petite étincelle qui brille en moi et me fait applaudir. Un beau matin je lui signifiai tout net que je voulais reprendre ma volée et que cela ne me convenait point d’être à perpétuité la maîtresse d’un seigneur: que la première venue pouvait bien le faire et qu’il m’octroyât gracieusement mon congé, lui affirmant d’ailleurs que je l’aimais bien et que j’étais parfaitement reconnaissante de ses bontés. Le marquis parut d’abord surpris mais non fâché, et après avoir réfléchi quelque peu, il dit: «Qu’allez-vous faire, mignonne?» Je lui répondis: «Rattraper en route la troupe d’Hérode ou la rejoindre à Paris si elle y est déjà. Je veux reprendre mon emploi de soubrette, il y a longtemps que je n’ai dupé de Géronte.» Cela fit rire le marquis. «Eh bien! dit-il, partez en avant avec l’équipage de mules que je mets à votre disposition. Je vous suivrai sous peu. J’ai quelques affaires négligées qui exigent ma présence à la cour, et il y a longtemps que je me rouille en province. Vous me permettrez bien de vous applaudir, et si je gratte à la porte de votre loge, vous m’ouvrirez, je pense.» Je pris un petit air pudibond mais qui n’avait rien de désespérant. «Ah! monsieur le marquis, que me demandez-vous là!» Bref, après les adieux les plus tendres, j’ai sauté sur ma mule et me voici aux Armes de France.