Les comédiens la remercièrent de sa générosité, affirmant qu’ils n’avaient besoin de rien.
«Eh bien! dit Zerbine, ce sera pour une autre fois, je vous le garderai en ma cassette comme fidèle trésorière.
—Tu as donc abandonné ce pauvre marquis, dit Blazius d’un air de componction; car tu n’es pas de celles qu’on délaisse. Le rôle d’Ariane ne te va point, mais bien celui de Circé. C’était pourtant un magnifique seigneur, bien fait de sa personne, ayant l’air de la cour, spirituel et digne en tout point d’être aimé plus longtemps.
—Mon intention, répondit Zerbine, est bien de le garder comme une bague à mon doigt et le plus précieux joyau de mon écrin. Je ne l’abandonne nullement, et si je l’ai quitté, c’est afin qu’il me suivît.
—Fugax sequax, sequax fugax, reprit le Pédant; ces quatre mots latins à consonnance cabalistique, qui semblent un coassement de batraciens emprunté à la comédie des Grenouilles du sieur Aristophane, poëte athénien, contiennent la moelle des théories amoureuses et peuvent servir de règle de conduite pour le sexe tant viril que féminin.
—Et que chante ton latin, vieux Pédant? fit Zerbine, tu as négligé de le translater en français, oubliant que tout le monde n’a pas été comme toi régent de collége et distributeur de férules.
—On le pourrait traduire, répondit Blazius, par deux carmes ou versiculets en cette teneur:
Fuyez, on vous suivra;
Suivez, on vous fuira.
—Voilà, dit Zerbine en riant, de la vraie poésie pour la flûte à l’oignon et les cornets en pâte sucrée qu’on enfonce dans les biscuits. Cela doit aller sur l’air de Robin et Robine.»
Et la folle créature se mit à chanter les vers du Pédant à pleine gorge, d’une voix si claire, si argentine et si perlée, que c’était plaisir de l’entendre. Elle accompagnait son chant de mines tellement expressives, tantôt riantes, tantôt fâchées, qu’on croyait voir la poursuite et la retraite de deux amants, l’un enflammé, l’autre dédaigneux.