Quand Sigognac, Hérode et Scapin rentrèrent à l’auberge, ils trouvèrent les autres comédiens fort alarmés. Les cris: Tue! tue! et le bruit de la rixe étaient parvenus, à travers le silence de la nuit, aux oreilles d’Isabelle et de ses camarades. La jeune fille avait manqué défaillir, et sans Blazius qui lui soutenait le coude, elle se fût affaissée sur les genoux. Pâle comme une cire et toute tremblante, elle attendait sur le seuil de sa porte pour savoir des nouvelles. A la vue de Sigognac sans blessure, elle poussa un faible cri, leva les bras au ciel et les laissa retomber autour du col du jeune homme, se cachant la figure contre son épaule avec un adorable mouvement de pudeur; mais, dominant promptement son émotion, elle se dégagea bientôt de cette étreinte, recula de quelques pas et reprit sa réserve habituelle.
«Vous n’êtes pas blessé, au moins? dit-elle avec sa voix la plus douce. Que de chagrins j’aurais, si, à cause de moi, il vous était arrivé le moindre mal! Aussi, quelle imprudence! aller braver ce duc si beau et si méchant, qui a le regard et l’orgueil de Lucifer, pour une pauvre fille comme moi! Vous n’êtes pas raisonnable, Sigognac; puisque vous êtes maintenant comédien comme nous, il faut savoir souffrir certaines insolences.
—Je ne laisserai jamais, répondit Sigognac, personne insulter en ma présence à l’adorable Isabelle, encore que j’aie sur la figure le masque d’un capitan.
—Bien parlé, capitaine, dit Hérode, bien parlé et mieux agi! Tudieu! quelles rudes estocades! Bien en a pris à ces drôles que l’épée de défunt Matamore n’eût pas le fil, car vous les eussiez fendus du crâne au talon, comme les chevaliers errants faisaient des Sarrasins et des enchanteurs.
—Votre bâton travaillait aussi bien que ma rapière, répliqua Sigognac, rendant à Hérode la monnaie de son compliment, et votre conscience doit être tranquille, car ce n’étaient point des innocents que vous massacriez cette fois.
—Oh! non, répondit le Tyran riant d’un pied en carré dans sa large barbe noire, la fine fleur des bagnes, de vrais gibiers de potence!
—Ces besognes, il faut en convenir, ne peuvent être faites par les plus gens de bien, dit Sigognac; mais n’oublions pas de célébrer comme il convient la vaillance héroïque du glorieux Scapin, lequel a combattu et vaincu sans armes autres que celles suppéditées par la nature.»
Scapin, qui était bouffon, fit le gros dos, comme gonflé de la louange, mit la main sur son cœur, baissa les yeux, et exécuta une révérence comique confite en modestie.
«Je vous aurais bien accompagné, fit Blazius; mais le chef me branle pour mon vieil âge, et je ne suis plus bon que le verre au poing, en des conflits de bouteilles et batailles de pots.»
Ces propos achevés, les comédiens, comme il se faisait tard, se retirèrent chacun en sa chacunière, à l’exception de Sigognac qui fit encore quelques tours en la galerie, comme méditant un projet: le comédien était vengé, mais le gentilhomme ne l’était pas. Allait-il jeter le masque qui assurait son incognito, dire son vrai nom, faire un éclat, attirer peut-être sur ses camarades la colère du jeune duc? La prudence vulgaire disait non, mais l’honneur disait oui. Le Baron ne pouvait résister à cette voix impérieuse, et il se dirigea vers la chambre de Zerbine.