Il gratta doucement à la porte, qui s’entre-bâilla et s’ouvrit toute grande lorsqu’il eut dit son nom. Une vive lumière brillait dans la chambre; de riches flambeaux chargés de bougies roses étaient placés sur une table recouverte d’une nappe damassée à plis symétriques, où fumait un délicat souper servi en vaisselle plate. Deux perdrix cuirassées d’une barde de lard doré se prélassaient au milieu d’un cercle de rouelles d’oranges; des blanc-manger et une tourte aux quenelles de poisson, chef-d’œuvre de maître Bilot, les accompagnaient. Dans un flacon de cristal moucheté de fleurettes d’or étincelait un vin couleur de rubis, auquel, dans un flacon pareil, faisait pendant un vin couleur de topaze. Il y avait deux couverts, et lorsque Sigognac entra, Zerbine faisait raison d’un rouge-bord au marquis de Bruyères, dont le regard flambait d’une double ivresse, car jamais la maligne soubrette n’avait été plus séduisante, et d’autre part le marquis professait cette doctrine que sans Cérès et sans Bacchus, Vénus se morfond.

Zerbine fit à Sigognac un gracieux signe de tête où se mélangeaient habilement la familiarité de l’actrice pour le camarade et le respect de la femme pour le gentilhomme.

«C’est bien charmant à vous, fit le marquis de Bruyères, de venir nous surprendre dans notre nid d’amoureux. J’espère que sans crainte de troubler le tête-à-tête, vous allez souper avec nous. Jacques, mettez un couvert pour monsieur.

—J’accepte votre gracieuse invitation, dit Sigognac, non que j’aie grand’faim, mais je ne veux pas vous troubler dans votre repas, et rien n’est désagréable pour l’appétit comme un témoin qui ne mange pas.»

Le Baron prit place sur le fauteuil que lui avança Jacques en face du marquis et à côté de Zerbine. M. de Bruyères lui découpa une aile de perdrix et lui remplit son verre sans lui faire aucune question, en homme de qualité qu’il était, car il se doutait bien qu’une circonstance grave amenait le Baron, d’ordinaire fort réservé et sauvage.

«Ce vin vous plaît-il ou préférez-vous le blanc? dit le marquis; moi je bois des deux, pour ne pas faire de jaloux.

—Je suis fort sobre de nature et d’habitude, dit Sigognac, et je tempère Bacchus par les nymphes, comme disaient les anciens. Le vin rouge me suffit; mais ce n’est pas pour banqueter que j’ai commis l’indiscrétion de pénétrer dans la retraite de vos amours à cette heure incongrue. Marquis, je viens vous requérir d’un service qu’un gentilhomme ne refuse point à un autre. Mademoiselle Zerbine a dû sans doute vous conter qu’au foyer des actrices, M. le duc de Vallombreuse avait voulu porter la main à la gorge d’Isabelle, sous prétexte d’y poser une mouche, action indigne, lascive et brutale, que ne justifiait aucune coquetterie ou avance de la part de cette jeune personne, aussi sage que modeste, pour qui je fais profession d’une estime parfaite.

—Elle la mérite, fit Zerbine, et quoique femme et sa camarade, je ne saurais en dire du mal quand même je le voudrais.

—J’ai arrêté, continua Sigognac, le bras du duc dont la colère a débordé en menaces et invectives auxquelles j’ai répondu avec un sang-froid moqueur, abrité par mon masque de Matamore. Il m’a menacé de me faire bâtonner par ses laquais; et en effet, tout à l’heure, comme je rentrais à l’hôtel des Armes de France en suivant une ruelle obscure, quatre coquins se sont précipités sur moi. Avec quelques coups de plats d’épée, j’ai fait justice de deux de ces drôles; Hérode et Scapin ont accommodé les deux autres de la bonne façon. Bien que le duc s’imaginât n’avoir affaire qu’à un pauvre comédien, comme il se trouve un gentilhomme dans la peau de ce comédien, un tel outrage ne saurait demeurer impuni. Vous me connaissez, marquis; quoique jusqu’à présent vous ayez respecté mon incognito, vous savez quels furent mes ancêtres, et vous pouvez certifier que le sang des Sigognac est noble depuis mille ans, pur de toute mésalliance, et que tous ceux qui ont porté ce nom n’ont jamais souffert une tache à leurs armoiries.

—Baron de Sigognac, dit le marquis de Bruyères en donnant pour la première fois à son hôte son véritable nom, j’attesterai sur mon honneur devant qui vous le souhaiterez l’antiquité et la noblesse de votre race. Palamède de Sigognac fit merveille à la première croisade, où il menait cent lances sur un dromon équipé à ses frais. C’était à une époque où bien des nobles qui font aujourd’hui les superbes n’étaient pas même écuyers. Il était fort ami de Hugues de Bruyères, mon aïeul, et tous deux couchaient sous la même tente comme frères d’armes.»