Là-dessus le marquis appela son valet, lui remit la liasse de papiers, et sortit de l’auberge pour aller à l’hôtel de Vallombreuse s’acquitter de sa mission.
Il ne faisait pas encore jour chez le duc, qui, agité et coléré par les événements de la veille, ne s’était assoupi que fort tard. Aussi quand le marquis de Bruyères dit au valet de chambre de Vallombreuse de l’annoncer à son maître, les yeux du maraud s’écarquillèrent-ils à cette demande énorme. Réveiller le duc! entrer chez lui avant qu’il n’eût sonné! Autant eût valu pénétrer dans la cage d’un lion de Barca ou d’un tigre de l’Inde. Le duc, même quand il s’était couché de bonne humeur, n’avait pas le réveil gracieux.
«Monsieur ferait mieux d’attendre, dit le laquais tremblant à l’idée d’une telle audace, ou de revenir plus tard. Monseigneur n’a pas encore appelé, et je n’ose prendre sur moi...
—Annonce le marquis de Bruyères, cria le protecteur de Zerbine d’une voix où la colère commençait à vibrer, ou j’enfonce la porte et je m’introduis moi-même; il faut que je parle à ton maître sur-le-champ pour des choses qui sont d’importance et intéressent l’honneur.
—Ah! monsieur vient pour un duel? dit le valet de chambre subitement radouci. Que ne le disiez-vous tout de suite? Je vais aller porter votre nom à monseigneur; il s’est couché hier de si féroce humeur qu’il sera enchanté d’être réveillé par une querelle et d’avoir un prétexte de se battre.»
Et le laquais, d’un air résolu, pénétra dans l’appartement après avoir prié le marquis de vouloir bien patienter quelques minutes.
Au bruit que fit la porte en s’ouvrant et en se refermant, Vallombreuse, qui ne dormait que d’un œil, s’éveilla tout à fait, et d’un saut si brusque, que le bois du lit en craqua, se mit sur son séant, cherchant quelque objet à jeter à la tête du valet de chambre.
«Que le diable embroche de sa corne le triple oison qui interrompt mon sommeil! cria-t-il d’une voix irritée. Ne t’avais-je point ordonné de ne point entrer qu’on ne t’appelât? Je te ferai donner cent coups d’étrivières par mon majordome pour m’avoir désobéi. Comment vais-je me rendormir maintenant? J’ai eu peur un instant que ce ne fût la trop tendre Corisande!
—Monseigneur, répondit le laquais avec un respect prosterné, peut me faire périr sous le bâton si cela lui convient, mais si j’ai osé transgresser la consigne, ce n’est pas sans de bonnes raisons. Monsieur le marquis de Bruyères est là qui voudrait parler à monsieur le duc pour affaire d’honneur, à ce que j’ai compris. Monsieur le duc ne se cèle point en ces occasions, et reçoit toujours ces sortes de visites.
—Le marquis de Bruyères! fit le duc, est-ce que j’ai eu quelque querelle avec lui? je ne m’en souviens point; et d’ailleurs il y a fort longtemps que je ne lui ai parlé. Peut-être s’imagine-t-il que je veux lui souffler Zerbine, car les amoureux se figurent toujours qu’on en veut à leur objet. Allons, Picard, donne-moi ma robe de chambre et rabats les rideaux du lit, qu’on ne voie point le désordre de la couchette. Il ne faut point faire attendre ce brave marquis.»