Picard présenta au duc une magnifique simarre à la vénitienne qu’il alla prendre dans une garde-robe, et dont le fond d’or se ramageait de grandes fleurs noires veloutées; Vallombreuse en serra les cordons sur ses hanches, de manière à faire voir sa taille fine, s’assit dans un fauteuil, prit un air d’insouciance et dit au laquais: «Maintenant fais entrer.

—Monsieur le marquis de Bruyères, fit Picard en ouvrant la porte à deux battants.

—Bonjour, marquis, dit le jeune duc de Vallombreuse en se soulevant à demi de son fauteuil, et soyez le bienvenu, quel que soit le sujet qui vous amène. Picard, avance un siége à monsieur. Excusez-moi si je vous reçois dans cette chambre en désordre et sous ce déshabillé matinal; n’y voyez pas un manque de civilité, mais une marque d’empressement.

—Pardonnez, répliqua le marquis, l’insistance sauvage que j’ai mise à troubler votre sommeil, occupé peut-être de quelque rêve délicieux, mais je suis chargé près de vous d’une mission qui ne souffre pas de retard entre gentilshommes.

—Vous me piquez la curiosité au vif, répondit Vallombreuse; je ne devine point quelle peut être cette affaire urgente.

—Sans doute, monsieur le duc, dit le marquis de Bruyères, vous avez oublié certaines circonstances de la soirée d’hier. De si minces détails ne sont point faits pour se graver en votre souvenir. Aussi vais-je aider votre mémoire, si vous le permettez. Au foyer des comédiennes, vous avez daigné honorer d’une attention particulière une jeune personne qui joue les ingénues: Isabelle, je crois. Et par une badinerie que, pour ma part, je ne trouve pas blâmable, vous lui voulûtes poser une assassine sur le sein. Ce procédé, que je ne qualifie pas, choqua fort un comédien, le capitaine Fracasse, qui eut la hardiesse de vous arrêter la main.

—Marquis, vous êtes le plus fidèle et le plus consciencieux des historiographes, interrompit Vallombreuse. Tout cela est vrai de point en point, et, pour finir l’anecdote, je promis à ce drôle, insolent comme un noble, une volée de bois vert, châtiment approprié à un maroufle de sa sorte.

—Il n’y a pas grand mal à faire bâtonner un histrion ou un grimaud de lettres dont on n’est pas content, dit le marquis d’un air de parfaite insouciance; ces espèces ne valent pas les cannes qu’on leur rompt sur le dos; mais ici le cas est différent. Sous le capitaine Fracasse, qui, du reste, a rossé vos estafiers de la belle manière, il y a le baron de Sigognac, un gentilhomme de vieille roche et de la meilleure noblesse qui soit en Gascogne. Personne n’a rien à dire sur son compte.

—Que diable allait-il faire parmi cette troupe de baladins? répondit le jeune duc de Vallombreuse en jouant avec les cordons de sa robe de chambre; pouvais-je soupçonner un Sigognac sous cet accoutrement grotesque et derrière ce faux nez barbouillé de carmin?

—Quant à votre première question, dit le marquis, j’y répondrai par un mot. Entre nous, je crois le Baron fort épris de l’Isabelle; ne la pouvant retenir en son château, il s’est engagé dans la troupe pour suivre ses amours. Ce n’est pas vous qui trouverez ce pourchas galant de mauvais goût, puisque la dame de ses pensées excite votre fantaisie.