—Non; j’admets tout ceci. Mais vous conviendrez que je ne pouvais deviner ce roman, et que l’action du capitaine Fracasse fut impertinente.
—Impertinente venant d’un comédien, reprit M. de Bruyères, naturelle venant d’un gentilhomme jaloux de sa maîtresse. Aussi le capitaine Fracasse jette-t-il son masque et vient-il, comme baron de Sigognac, vous proposer le cartel par mon entremise et vous demander raison de l’insulte que vous lui avez faite.
—Mais qui me dit, fit Vallombreuse, que ce prétendu Sigognac, qui joue les Matamores dans une compagnie de bouffons, ne soit pas un intrigant de bas étage usurpant un nom honorable pour avoir l’honneur de faire toucher sa batte d’histrion par mon épée?
—Duc, répliqua le marquis de Bruyères d’un ton plein de dignité, je ne servirais pas de témoin et de second à quelqu’un qui ne serait point né. Je connais personnellement le baron de Sigognac, dont le castel n’est qu’à quelques lieues de mes terres. Je me porte son garant. D’ailleurs, si vous doutez encore de sa qualité, j’ai là toutes les pièces qu’il faut pour rassurer vos scrupules. Voulez-vous me permettre d’appeler mon laquais qui attend dans l’antichambre et vous remettra les parchemins?
—Il n’en est nul besoin, répondit Vallombreuse; votre parole me suffit, j’accepte le duel; M. le chevalier de Vidalinc, mon ami, sera mon second. Veuillez vous entendre avec lui. Toutes armes et toutes conditions me sont bonnes. Aussi bien ne serais-je pas fâché de voir si le baron de Sigognac sait aussi bien parer les coups d’épée que le capitaine Fracasse les coups de bâton. La charmante Isabelle couronnera le vainqueur du tournoi, comme aux beaux temps de la chevalerie. Mais souffrez que je me retire. M. de Vidalinc, qui occupe un appartement dans l’hôtel, va descendre, et vous vous entendrez avec lui du lieu, de l’arme et de l’heure. Sur ce, beso a vuestra merced la mano, caballero.»
En disant ces mots, le duc de Vallombreuse salua avec une courtoisie étudiée le marquis de Bruyères, souleva une lourde portière de tapisserie et disparut.
Quelques instants après, le chevalier de Vidalinc vint rejoindre le marquis; les conditions furent bientôt réglées. On choisit l’épée, arme naturelle des gentilshommes, et la rencontre fut fixée au lendemain, Sigognac ne voulant pas, s’il était blessé ou tué, faire manquer la représentation annoncée par toute la ville. Le rendez-vous fut pris à un certain endroit hors des murs, dans un pré fort apprécié des duellistes de Poitiers pour sa solitude, fermeté de terrain et commodité naturelle.
Le marquis de Bruyères retourna à l’auberge des Armes de France et rendit compte de sa mission à Sigognac, qui le remercia chaleureusement d’avoir si bien arrangé les choses, car il avait sur le cœur les regards insolents et libertins du jeune duc à l’endroit d’Isabelle.
La représentation devait commencer à trois heures, et depuis le matin, le crieur de la ville se promenait par les rues battant la caisse et annonçant le spectacle, dès qu’il s’était formé autour de lui un cercle de curieux. Le drôle avait les poumons de Stentor, et sa voix, habituée à promulguer les édits, donnait aux titres des pièces et aux noms des acteurs une redondance emphatique la plus majestueuse du monde. Les vitres en tremblaient aux fenêtres et les verres vibraient à l’unisson sur les tables dans l’intérieur des logis. Il possédait, en outre, une manière automatique de remuer le menton en prononçant ses phrases qui le faisait ressembler à un casse-noisette de Nuremberg et mettait en joie tous les polissons. Les yeux n’étaient pas moins sollicités que les oreilles, et ceux qui n’avaient pas entendu l’annonce pouvaient voir aux carrefours les plus fréquentés, sur les murailles du jeu de paume et contre la porte des Armes de France de grandes affiches placardées où, en majuscules rouges et noires savamment alternées, figuraient Lygdamon et Lydias et les Rodomontades du capitaine Fracasse, tracés au pinceau par Scapin, le calligraphe de la troupe. Ces affiches étaient disposées en style lapidaire, à la façon romaine, et les délicats n’eussent rien trouvé à y reprendre.
Un valet de l’auberge, qu’on avait affublé en portier de comédie, avec une souquenille mi-partie vert et jaune, un large baudrier supportant une épée en verrouil, un feutre à grands bords enfoncé jusqu’aux yeux et surmonté d’une plume longue à balayer les toiles d’araignée au plafond, contenait la foule à la porte qu’il barrait d’une sorte de pertuisane, ne laissant passer quiconque qu’il n’eût craché au bassinet dans un plateau d’argent posé sur une table, c’est-à-dire payé le prix de sa place ou à tout le moins montré un billet d’entrée en la forme convenue. Vainement quelques petits clercs, écoliers, pages ou laquais essayèrent de pénétrer en fraude et de se glisser sous la redoutable pertuisane, le vigilant cerbère les renvoyait d’une bourrade au milieu de la rue, où d’aucuns tombèrent dans le ruisseau à jambes rebindaines, grand sujet d’hilarité pour les autres, qui s’esclaffaient de rire et se tenaient les côtés à les voir se relever tout punais et contaminés de fange.