Lygdamon, comme chacun sait, car il n’est personne qui ignore les productions de l’illustre Georges de Scudéry, ouvre la scène par un monologue fort touchant et pathétique, où l’amant rebuté de Sylvie agite cette question importante de savoir comment il mettra fin à une existence que les rigueurs de sa belle lui rendent insupportable. Choisira-t-il, pour terminer ses tristes jours, le licol ou l’épée? Se précipitera-t-il du haut d’une roche? Fera-t-il un plongeon dans la rivière, afin de noyer sa flamme sous l’onde? Il hésite au bord du suicide et ne sait à quoi se résoudre. Ce vague espoir, qui n’abandonne les amoureux qu’à la dernière extrémité, le retient à la vie. Peut-être l’inhumaine s’adoucira-t-elle et se laissera-t-elle fléchir par une adoration si obstinée? Il faut l’avouer, Léandre débita cette tirade en comédien consommé, avec des alternatives de langueur et de désespoir les plus attendrissantes du monde. Il faisait trembler sa voix comme quelqu’un que la douleur étouffe, et qui, en parlant, contient à grand’peine ses sanglots et ses larmes. Quand il poussait un soupir, il semblait le tirer du fond de son âme, et il se plaignait des cruautés de son amante d’un ton si doux, si tendre, si soumis, si pénétré, que toutes les femmes dans la salle se dépitaient contre cette méchante et barbare Sylvie, prétendant qu’à sa place elles n’auraient point été si sauvagement farouches que de réduire au désespoir, et peut-être au trépas, un berger d’un tel mérite.
A la fin de cette tirade, pendant qu’on l’applaudissait à rompre les banquettes, Léandre promena son regard sur les femmes de la salle, s’arrêtant à celles qui lui paraissaient titrées; car, malgré de nombreuses déceptions, il n’abandonnait pas son rêve d’être aimé d’une grande dame pour sa beauté et son talent de comédien. Il vit plus d’un bel œil brillanté d’une larme, plus d’une gorge blanche qui palpitait d’émotion. Sa vanité en fut satisfaite, mais ne s’en étonna point. Le succès ne surprend jamais un acteur; mais sa curiosité fut vivement excitée par la dama tapada qui se tenait rencognée dans sa loge. Ce mystère sentait l’aventure. Léandre devina tout de suite sous ce masque une passion que les bienséances forçaient de se contraindre, et il détacha vers l’inconnue une brûlante œillade, pour lui marquer qu’elle avait été comprise.
Le trait décoché porta, et la dame fit à Léandre un signe de tête imperceptible, comme pour le remercier de sa pénétration. Le rapport était établi, et désormais, quand l’action de la pièce le permettait, des regards s’échangeaient entre la loge et le théâtre. Léandre excellait en ces sortes de manéges, et il savait diriger sa voix et lancer une tirade amoureuse de façon qu’une personne de la salle pouvait croire qu’il la disait pour elle seule.
A l’entrée de Sylvie, représentée par Sérafine, le chevalier de Vidalinc ne se fit pas faute d’applaudir, et le duc de Vallombreuse, voulant favoriser les amours de son ami, ne dédaigna pas de rapprocher trois ou quatre fois les paumes de ses mains blanches, dont les doigts étaient chargés de bagues aux pierres étincelantes. Sérafina salua d’une demi-révérence le chevalier et le duc, et se prépara à commencer avec Lygdamon ce joli dialogue que les connaisseurs jugent un des endroits les mieux touchés de la pièce.
Comme l’exige le rôle de Sylvie, elle fit quelques pas sur le théâtre d’un air préoccupé et songeur, pour motiver la demande de Lygdamon:
A ce coup je vous prends dedans la rêverie.
Elle avait fort bonne grâce en cette attitude nonchalante, la tête un peu penchée, un bras pendant et l’autre ramené sur sa ceinture. Sa cotte était d’un vert d’eau glacé d’argent et retroussée par des nœuds de velours noir. Elle avait en les cheveux piquées quelques fleurettes des champs, comme si sa main distraite les eût cueillies et placées là sans y penser. Cette coiffure, au reste, lui seyait à merveille et mieux que diamants, bien que ce ne fût pas son avis, mais l’indigence de son écrin l’avait forcée d’être de bon goût et de ne point orner une bergère comme une princesse. Elle dit d’une manière charmante toutes ces phrases poétiques et fleuries sur les roses, sur les zéphyrs, sur la hauteur des bois, sur le chant des oiseaux, par lesquelles Sylvie empêche malicieusement Lygdamon de lui parler de sa flamme, quoique cet amant trouve dans chaque image qu’emploie la belle un symbole d’amour et une transition pour revenir à l’idée qui l’obsède.
A travers cette scène, Léandre, pendant que Sylvie parlait, eut l’art de diriger quelques soupirs du côté de la loge mystérieuse, et il en fit de même jusqu’à la fin de la pièce, qui s’acheva au bruit des applaudissements. Il est inutile d’en dire plus long sur un ouvrage qui est maintenant entre toutes les mains. Le succès de Léandre fut complet, et chacun s’étonna qu’un comédien de ce mérite n’eût point encore paru devant la cour. Sérafine avait aussi ses partisans, et sa vanité blessée se consola par la conquête du chevalier de Vidalinc, qui, s’il ne valait pas comme fortune le marquis de Bruyères, était jeune, à la mode, et en passe de parvenir.
Après Lygdamon et Lydias on joua les Rodomontades du capitaine Fracasse, qui eurent leur effet accoutumé et soulevèrent d’immenses éclats de rire. Sigognac, bien stylé par Blazius et servi par une intelligence naturelle, fut de la plus réjouissante extravagance dans le rôle du capitan. Zerbine semblait frottée de lumière, tant elle étincelait, et le marquis, hors de sens, l’applaudissait comme un furieux. Le vacarme qu’il faisait attira même l’attention de la dame masquée. Elle haussa légèrement les épaules, et sous le velours de son touret de nez, un sourire ironique releva le coin de ses lèvres. Quant à l’Isabelle, la présence du duc de Vallombreuse, assis à droite de la scène, lui causait un certain malaise qui eût été visible pour le public si elle eût été une comédienne moins exercée. Elle redoutait de sa part quelque incartade insolente, quelque marque de désapprobation outrageuse. Mais sa crainte ne fut pas réalisée. Le duc ne chercha pas à la déconcerter par un regard trop fixe ou trop libre; même il l’applaudit avec décence et réserve quand elle le méritait. Seulement, lorsque les situations de la pièce amenaient pour le capitaine Fracasse nasardes, chiquenaudes et coups de bâton, une singulière expression de dédain contenu se peignait sur les traits du jeune duc. Sa lèvre se rebroussait orgueilleusement, comme s’il eût dit tout bas: Fi donc! Mais il ne témoigna rien des sentiments qui pouvaient l’agiter intérieurement, et il conserva tout le temps du spectacle sa pose indolente et superbe. Quoique violent de sa nature, le duc de Vallombreuse, sa fureur passée, était trop gentilhomme pour se rien permettre contre les lois de la courtoisie à l’endroit d’un adversaire avec lequel il devait se battre le lendemain: jusque-là les hostilités étaient suspendues, et c’était comme une trêve de Dieu.
La dame masquée s’était retirée un peu avant la fin de la seconde pièce, pour éviter de se trouver parmi la foule, et pouvoir regagner sans être vue la chaise à porteurs qui l’attendait à quelques pas du jeu de paume. Sa disparition intrigua beaucoup Léandre, qui de l’angle d’une coulisse surveillait la salle et suivait les mouvements de la femme mystérieuse.