Jetant à la hâte un manteau sur son costume de berger du Lignon, Léandre se précipita vers la porte des acteurs pour suivre l’inconnue. Le fil léger qui les liait l’un à l’autre allait se rompre s’il ne faisait diligence. La dame, sortie de l’ombre un instant, y rentrait pour toujours, et l’intrigue, à peine formée, avortait. Bien qu’il se fût hâté jusqu’à perdre le souffle, Léandre, lorsqu’il arriva dehors, n’aperçut autour de lui que les maisons noires et les ruelles profondes où tremblotaient quelques lanternes portées par des valets escortant leurs maîtres, et dont le reflet miroitait dans les flaques de pluie. La chaise, enlevée par de vigoureux porteurs, avait déjà tourné l’angle d’une rue qui la dérobait aux regards du passionné Léandre.
«Je suis stupide, se dit-il à lui-même avec cette franchise dont on use quelquefois envers soi-même dans les moments désespérés. J’aurais dû sortir après la première pièce, revêtir un costume de ville et attendre mon inconnue à la porte du théâtre, qu’elle restât ou non pour voir les Rodomontades du capitaine Fracasse. Ah! animal, ah! faquin! une grande dame, car c’en était une à coup sûr, te fait les yeux doux et se pâme sous son masque à te voir jouer, et tu n’as pas l’esprit de courir après elle? Tu mérites d’avoir toute ta vie pour maîtresses des caillettes, des gaupes, des Gothon, des Maritornes aux mains rendues calleuses par le balai.»
Léandre en était là de sa harangue intérieure, quand une espèce de petit page, vêtu d’une livrée brune et sans galons, coiffé d’un chapeau rabattu sur les yeux, se dressa subitement devant lui comme une apparition, et lui dit d’une voix au timbre enfantin qu’il cherchait à grossir pour la déguiser:
«Est-ce vous qui êtes monsieur Léandre, celui qui, tout à l’heure, faisait le berger Lygdamon dans la pièce de M. de Scudéry?
—C’est moi-même, répondit Léandre. Que voulez-vous de moi et que puis-je faire pour vous servir?
—Oh! merci, dit le page, je ne désire rien de vous; je suis seulement chargé de vous répéter une phrase, si toutefois vous êtes disposé à l’entendre, une phrase de la part d’une dame masquée.
—De la part d’une dame masquée? s’écria Léandre, oh! dites-la tout de suite! je meurs d’impatience!
—La voici mot pour mot, dit le page: «Si Lygdamon est aussi courageux qu’il est galant, il n’a qu’à se trouver près de l’église à minuit: un carrosse l’attendra; qu’il y monte et se laisse conduire.»
Avant que Léandre étonné eût eu le temps de répondre, le page s’était éclipsé, le laissant fort perplexe sur ce qu’il devait faire. Si le cœur lui bondissait de joie à l’idée d’une bonne fortune, les épaules lui frissonnaient au souvenir de la bastonnade reçue dans certain parc, au pied de la statue de l’Amour discret. Était-ce encore un piége tendu à sa vanité par quelque bourru jaloux de ses charmes? Allait-il trouver au rendez-vous quelque mari forcené, l’épée à la main, prêt à le meurtrir et à lui couper la gorge? Ces réflexions glaçaient prodigieusement son enthousiasme, car, nous l’avons dit, Léandre ne craignait rien, sinon les coups et la mort, comme Panurge. Cependant, s’il ne profitait pas de l’occasion qui se présentait si favorable et si romanesque, elle ne reviendrait peut-être jamais, et avec elle s’évanouirait le rêve de sa vie, ce rêve qui lui avait tant coûté en pommades, cosmétiques, linge et braveries. Puis la belle inconnue, s’il ne venait pas, le soupçonnerait de lâcheté, chose par trop horrible à penser, et qui donnerait du cœur au ventre des plus couards. Cette idée insupportable détermina Léandre. «Mais, se dit-il, si cette belle pour qui je vais m’exposer à me faire rompre les os et jeter en quelque oubliette, allait être une douairière plâtrée de fard et de céruse, avec des cheveux et des dents postiches? Il ne manque pas de ces chaudes vieilles, de ces goules d’amour qui, différentes des goules de cimetière, aiment à se