Ne trouvant pas la lueur de la lampe suffisamment rayonnante, le Matamore était allé chercher dans la charrette deux flambeaux de théâtre, en bois entouré de papier doré et munis chacun de plusieurs bougies, renfort qui produisit une illumination assez magnifique. Ces flambeaux, dont la forme rappelait celle du chandelier à sept branches de l’Écriture, se plaçaient ordinairement sur l’autel de l’hyménée, au dénoûment des pièces à machines, ou sur la table du festin, dans la Marianne de Mairet et l’Hérodiade de Tristan.
A leur clarté et à celle des bourrées flambantes, la chambre morte avait repris une espèce de vie. De faibles rougeurs coloraient les joues pâles des portraits, et si les douairières vertueuses, engoncées dans leurs collerettes et roides sous leur vertugadin, prenaient un air pincé à l’aspect des jeunes comédiennes folâtrant dans ce grave manoir, en revanche, les guerriers et les chevaliers de Malte semblaient leur sourire du fond de leur cadre et se trouver heureux d’assister à pareille fête, à l’exception de deux ou trois vieilles moustaches grises boudant obstinément sous leur vernis jaune, et gardant, malgré tout, les mines rébarbatives dont le peintre les avait dotées.
Un air plus tiède et plus vivace circulait dans cette vaste salle, où l’on ne respirait habituellement que l’humidité moisie du sépulcre. Le délabrement des meubles et des tentures était moins visible, et le spectre pâle de la misère semblait avoir abandonné le château pour quelques instants.
Sigognac, à qui cette surprise avait d’abord été désagréable, se laissait aller à une sensation de bien-être inconnue. L’Isabelle, donna Sérafina, et même la soubrette, lui troublaient doucement l’imagination et lui faisaient l’effet plutôt de divinités descendues sur la terre que de simples mortelles. C’étaient, en effet, de fort jolies femmes et qui eussent préoccupé de moins novices que notre jeune baron. Tout cela lui produisait l’effet d’un rêve, et il craignait à tout moment de se réveiller.
Le Baron donna la main à donna Sérafina, qu’il fit asseoir à sa droite. Isabelle prit place à gauche, la soubrette se mit en face, la duègne s’établit à côté du Pédant, Léandre et le Matamore s’assirent où ils voulurent. Le jeune maître du château put alors étudier tout à son aise les physionomies de ses hôtes vivement éclairées et ressortant avec un plein relief. Son examen porta d’abord sur les femmes, dont il ne serait pas hors de propos de tirer ici un léger crayon, tandis que le Pédant pratique une brèche aux remparts du pâté.
La Sérafina était une jeune femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, à qui l’habitude de jouer les grandes coquettes avait donné l’air du monde et autant de manége qu’à une dame de cour. Sa figure, d’un ovale un peu allongé, son nez légèrement aquilin, ses yeux gris à fleur de tête, sa bouche rouge, dont la lèvre inférieure était coupée par une petite raie, comme celle d’Anne d’Autriche, et ressemblait à une cerise, lui composaient une physionomie avenante et noble à laquelle contribuaient encore deux cascades de cheveux châtains descendant par ondes au long de ses joues, où l’animation et la chaleur avaient fait paraître de jolies couleurs roses. Deux longues mèches, appelées moustaches et nouées chacune par trois rosettes de ruban noir, se détachaient capricieusement des crêpelures et en faisaient valoir la grâce vaporeuse comme des touches de vigueur que donne un peintre au tableau qu’il termine. Son chapeau de feutre à bord rond, orné de plumes dont la dernière se contournait en panache sur les épaules de la dame, et les autres se recroquevillaient en bouillons, coiffait cavalièrement la Sérafina; un col d’homme rabattu, garni d’un point d’Alençon et noué d’une bouffette noire, de même que les moustaches, s’étalait sur une robe de velours vert à manches crevées, relevées d’aiguillettes et de brandebourgs, et dont l’ouverture laissait bouillonner le linge; une écharpe de soie blanche, posée en bandoulière, achevait de donner à cette mise un air galant et décidé.
Ainsi attifée, Sérafina avait une mine de Penthésilée et de Marphise très-propre aux aventures et aux comédies de cape et d’épée. Sans doute tout cela n’était pas de la première fraîcheur, l’usage avait miroité par place le velours de la jupe, la toile de Frise était un peu fripée, les dentelles eussent paru rousses au grand jour; les broderies de l’écharpe, à les regarder de près, rougissaient et trahissaient le clinquant; plusieurs aiguillettes avaient perdu leurs ferrets, et la passementerie éraillée des brandebourgs se défilait par endroits; les plumes énervées battaient flasquement sur les bords du feutre, les cheveux étaient un peu défrisés, et quelques fétus de paille, ramassés dans la charrette, se mêlaient assez pauvrement à leur opulence.
Ces petites misères de détail n’empêchaient pas donna Sérafina d’avoir un port de reine sans royaume. Si son habit était fané, sa figure était fraîche, et, d’ailleurs, cette mise paraissait la plus éblouissante du monde au jeune baron de Sigognac, peu habitué à de pareilles magnificences, et qui n’avait jamais vu que des paysannes vêtues d’une jupe de bure et d’une cape de callemande. Il était, du reste, trop occupé des yeux de la belle pour faire attention aux éraillures de son costume.
L’Isabelle était plus jeune que la donna Sérafina, ainsi que l’exigeait son emploi d’ingénue; elle ne poussait pas non plus aussi loin la braverie du costume et se bornait à une élégante et bourgeoise simplicité, comme il convient à la fille de Cassandre. Elle avait le visage mignon, presque enfantin encore, de beaux cheveux d’un châtain soyeux, l’œil voilé par de longs cils, la bouche en cœur et petite, et un air de modestie virginale, plus naturel que feint. Un corsage de taffetas gris, agrémenté de velours noir et de jais, s’allongeait en pointe sur une jupe de même couleur; une fraise, légèrement empesée, se dressait derrière sa jolie nuque où se tordaient de petites boucles de cheveux follets, et un fil de perles fausses