LE SCAPIN, LE MATAMORE ET LE TYRAN. ([Page 30.])
entourait son col; quoiqu’au premier abord elle attirât moins l’œil que la Sérafina, elle le retenait plus longtemps. Si elle n’éblouissait pas, elle charmait, ce qui a bien son avantage.
La soubrette méritait en plein l’épithète de morena que les Espagnols donnent aux brunes. Sa peau se colorait de tons dorés et fauves comme celle d’une gitana. Ses cheveux drus et crespelés étaient d’un noir d’enfer, et ses prunelles d’un brun jaune pétillaient d’une malice diabolique. Sa bouche, grande et d’un rouge vif, laissait luire par éclairs blancs une denture qui eût fait honneur à un jeune loup. Du reste, elle était maigre et comme consumée d’ardeur et d’esprit, mais de cette maigreur jeune et bien portante qui ne fait point mal à voir. À coup sûr, elle devait être aussi experte à recevoir et à remettre un poulet à la ville qu’au théâtre; mais elle devait bien compter sur ses charmes, la dame qui se servait d’une pareille Dariolette! En passant par ses mains, plus d’une déclaration d’amour n’était pas arrivée à son adresse, et le galant oublieux s’était attardé dans l’antichambre. C’était une de ces femmes que leurs compagnes trouvent laides, mais qui sont irrésistibles pour les hommes et semblent pétries avec du sel, du piment et des cantharides, ce qui ne les empêche pas d’être froides comme des usuriers lorsqu’il s’agit de leurs intérêts. Un costume fantasque, bleu et jaune avec un bavolet de fausse dentelle, composait sa toilette.
Dame Léonarde, la mère noble de la troupe, était vêtue tout de noir comme une duègne espagnole. Des coiffes d’étamine encadraient sa figure grasse à plusieurs mentons, pâlie et comme usée par quarante ans de fard. Des tons d’ivoire jauni et de vieille cire blémissaient son embonpoint malsain, venu plutôt de l’âge que de la santé. Ses yeux, sur lesquels descendaient une paupière molle, avaient une expression d’astuce, et faisaient comme deux taches noires dans sa figure blafarde. Quelques poils commençaient à obombrer les commissures de ses lèvres, quoiqu’elle les arrachât soigneusement avec des pinces. Le caractère féminin avait presque disparu de cette figure, dans les rides de laquelle on eût retrouvé bien des histoires, si l’on eût pris la peine de les y chercher. Comédienne depuis son enfance, dame Léonarde en savait long sur une carrière dont elle avait successivement rempli tous les emplois jusqu’à celui de duègne, accepté si difficilement par la coquetterie, toujours mal convaincue des ravages du temps. Léonarde avait du talent, et toute vieille qu’elle était, savait se faire applaudir, même à côté des jeunes et jolies, toutes surprises de voir les bravos s’adresser à cette sorcière.
Voilà pour le personnel féminin. Les principaux emplois de la comédie s’y trouvaient représentés, et, s’il manquait un personnage, on raccolait en route quelque comédien errant ou quelque amateur de théâtre, heureux de se charger d’un petit rôle, et d’approcher ainsi des Angéliques et des Isabelles. Le personnel mâle se composait du Pédant déjà décrit, et sur lequel il n’est pas nécessaire de revenir, du Léandre, du Scapin, du Tyran tragique et du Tranche-montagne.
Le Léandre, obligé par état de rendre douces comme brebis les tigresses les plus hyrcaniennes, de duper les Truffaldins, d’écarter les Ergastes et de passer à travers les pièces toujours superbe et triomphant, était un garçon de trente ans que les soins excessifs qu’il prenait de sa personne faisaient paraître beaucoup plus jeune. Ce n’est pas une petite affaire que de représenter, pour les spectatrices, l’amant, cet être mystérieux et parfait, que chacun façonne à sa guise d’après l’Amadis ou l’Astrée. Aussi messer Léandre se graissait-il le museau de blanc de baleine, et s’enfarinait-il chaque soir de poudre de talc; ses sourcils, dont il arrachait avec des pinces les poils rebelles, semblaient une ligne tracée à l’encre de Chine, et finissaient en queue de rat. Des dents, brossées à outrance et frottées d’opiat, brillaient comme des perles d’Orient dans ses gencives rouges, qu’il découvrait à tout propos, méconnaissant le proverbe grec qui dit que rien n’est plus sot qu’un sot rire. Ses camarades prétendaient que, même à la ville, il mettait une pointe de rouge pour s’aviver l’œil. Des cheveux noirs, soigneusement calamistrés, se tordaient au long des joues en spirales brillantes un peu alanguies par la pluie, ce dont il prenait occasion pour leur redonner du tour avec le doigt, et montrer ainsi une main fort blanche, où scintillait un solitaire beaucoup trop gros pour être vrai. Son col rabattu laissait voir un cou rond et blanc rasé de si près que la barbe n’y paraissait pas. Un flot de linge assez propre bouillonnait entre sa veste et ses chausses tuyautées d’un monde de rubans, dont la conservation paraissait l’occuper beaucoup. En regardant la muraille, il avait l’air de mourir d’amour, et ne demandait point à boire sans pâmer. Il ponctuait ses phrases de soupirs et faisait, en parlant des choses les plus indifférentes, des clins d’yeux, des airs penchés et des mines à crever de rire; mais les femmes trouvaient cela charmant.
Le Scapin avait une tête de renard, futée, pointue, narquoise: ses sourcils remontaient sur son front en accent circonflexe, découvrant un œil émerillonné toujours en mouvement, et dont la prunelle jaune tremblotait comme une pièce d’or sur du vif-argent; des pattes d’oie de rides malignes se plissaient à chaque coin de ses paupières pleines de mensonges, de ruses et de fourberies; ses lèvres, minces et flexibles, remuaient perpétuellement, et montraient, à travers un sourire équivoque, des canines aiguës d’aspect assez féroce; et, quand il ôtait sa barrette rayée de blanc et de rouge, ses cheveux coupés en brosse accusaient les contours d’une tête bizarrement bossuée. Ces cheveux étaient fauves et feutrés comme du poil de loup, et complétaient le caractère de bête malfaisante répandu sur sa physionomie. On était tenté de regarder aux mains de ce drôle pour voir s’il ne s’y trouvait pas des calus causés par le maniement de la rame, car il avait bien l’air d’avoir passé quelques saisons à écrire ses mémoires sur l’Océan avec une plume de quinze pieds. Sa voix fausse, tantôt haute, tantôt basse, procédait par brusques changements de tons et glapissements bizarres, qui surprenaient et faisaient rire sans qu’on en eût envie; ses mouvements inattendus et comme déterminés par la détente subite d’un ressort caché, présentaient quelque chose d’illogique et d’inquiétant, et paraissaient servir plutôt à retenir l’interlocuteur qu’à exprimer une pensée ou un sentiment. C’était la pantomime du renard évoluant avec rapidité, et faisant cent tours de passe-passe sous l’arbre du haut duquel le dindon fasciné le regarde avant de se laisser choir.
Il portait une souquenille grise par-dessus son costume, dont on entrevoyait les zébrures, soit qu’il n’eût pas eu le temps de se déshabiller après sa dernière représentation, soit que sa garde-robe exiguë ne lui permît pas d’avoir habit de ville et habit de théâtre au grand complet.