Ils restèrent ainsi quelques minutes silencieux, dans une extase qu’un amant moins respectueux que Sigognac eût sans doute mise à profit, mais il lui répugnait d’abuser de ce chaste abandon produit par la douleur.

«Consolez-vous, chère Isabelle, dit-il d’une voix tendrement enjouée, je ne suis pas mort, et j’ai même blessé mon adversaire quoiqu’il passe pour assez bon duelliste.

—Je sais que vous êtes un brave cœur et une main ferme, reprit Isabelle, aussi je vous aime et ne crains pas de vous le dire, sûre que vous respecterez ma franchise et n’en tirerez point avantage. Quand je vous ai vu si triste et si abandonné en ce château lugubre où se fanait votre jeunesse, je me suis senti une tendre et mélancolique pitié à votre endroit. Le bonheur ne me séduit pas, son éclat m’effarouche. Heureux, vous m’auriez fait peur. Dans cette promenade au jardin, où vous écartiez les ronces devant moi, vous m’avez cueilli une petite rose sauvage, seul cadeau que vous puissiez me faire; j’y ai laissé tomber une larme avant de la mettre dans mon sein, et, silencieusement, je vous ai donné mon âme en échange.»

En entendant ces douces paroles, Sigognac voulut baiser les belles lèvres qui les avaient dites; mais Isabelle se dégagea de son étreinte sans pruderie farouche, mais avec cette fermeté modeste qu’un galant homme ne doit pas contrarier.

«Oui, je vous aime, continua-t-elle, mais ce n’est pas à la façon des autres femmes; j’ai votre gloire pour but et non mon plaisir. Je veux bien qu’on me croie votre maîtresse, c’est le seul motif qui puisse excuser votre présence parmi cette troupe de baladins. Qu’importent les méchants propos pourvu que je garde ma propre estime et que je me sache vertueuse? Une tache me ferait mourir. C’est sans doute le sang noble que j’ai dans les veines qui m’inspire ces fiertés, bien ridicules, n’est-ce pas? chez une comédienne, mais je suis faite ainsi.»

Bien que timide, Sigognac était jeune. Ces charmants aveux qui n’eussent rien appris à un fat, le remplissaient d’une ivresse délicieuse et le troublaient au dernier point. Une vive rougeur montait à ses joues ordinairement si pâles; il lui semblait que des flammes passaient devant ses yeux; les oreilles lui tintaient et il sentait jusque dans sa gorge les palpitations de son cœur. Certes, il ne mettait point en doute la vertu d’Isabelle, mais il croyait qu’un peu d’audace triompherait de ses scrupules; il avait entendu dire que l’heure du berger une fois sonnée ne revient plus. La jeune fille était là devant lui dans toute la gloire de sa beauté, rayonnante, lumineuse pour ainsi dire, âme visible, ange debout sur le seuil du paradis d’amour; il fit quelques pas vers elle et l’entoura de ses bras avec une ardeur convulsive.

Isabelle n’essaya pas de lutter; mais, se penchant en arrière pour éviter les baisers du jeune homme, elle fixa sur lui un regard plein de reproche et de douleur. De ses beaux yeux bleus jaillirent des larmes pures, vraies perles de chasteté qui roulèrent le long de ses joues subitement décolorées jusque sur les lèvres de Sigognac; un sanglot comprimé gonfla sa poitrine, et tout son corps s’affaissa comme si elle eût été près de s’évanouir.

Le Baron éperdu la posa sur un fauteuil et, s’agenouillant devant elle, lui prit les mains qu’elle lui abandonnait, implorant son pardon, s’excusant sur une fougue de jeunesse, sur un moment de vertige dont il se repentait et qu’il expierait par la soumission la plus parfaite.

«Vous m’avez fait bien mal, dit enfin Isabelle avec un soupir. J’avais tant de confiance en votre délicatesse! l’aveu de mon amour eût dû vous suffire et vous faire comprendre par sa franchise même que j’étais résolue à n’y point céder. J’aurais cru que vous m’auriez laisse vous aimer à ma fantaisie sans inquiéter ma tendresse par des transports vulgaires. Vous m’avez ôté cette sécurité; je ne doute pas de votre parole, mais je n’ose plus écouter mon cœur. Il m’était cependant si doux de vous voir, de vous entendre, de suivre vos pensées dans vos yeux! C’étaient vos peines que je souhaitais partager, laissant les plaisirs à d’autres. Parmi tous ces hommes grossiers, libertins, dissolus, il en est un, me disais-je, qui croit à la pudeur et sait respecter ce qu’il aime. J’avais fait ce rêve, moi, fille de théâtre, poursuivie sans cesse par une odieuse galanterie, d’avoir une affection pure. Je ne demandais qu’à vous conduire jusqu’au seuil du bonheur et à rentrer ensuite au fond de mon ombre. Vous voyez que je n’étais pas bien exigeante.

—Adorable Isabelle, chaque mot que vous dites, s’écria Sigognac, me fait sentir davantage mon indignité; j’ai méconnu ce cœur d’ange; je devais baiser la trace de vos pas. Mais ne craignez plus rien de moi; l’époux saura contenir les fougues de l’amant. Je n’ai que mon nom, il est pur et sans tache comme vous. Je vous l’offre si vous daignez l’accepter.»