Sigognac était toujours à genoux devant Isabelle: à ces mots la jeune fille se baissa vers lui et, lui prenant la tête avec un mouvement de passion délirant, elle imprima sur les lèvres du Baron un baiser rapide; puis, se levant, elle fit quelques pas dans la chambre.

«Vous serez ma femme, dit Sigognac, enivré au contact de cette bouche fraîche comme une fleur, ardente comme une flamme.

—Jamais, jamais, répondit Isabelle avec une exaltation extraordinaire; je me montrerai digne d’un tel honneur en le refusant. Oh, mon ami, en quel ravissement céleste nage mon âme! vous m’estimez donc? vous oseriez donc me conduire la tête haute dans ces salles où sont les portraits de vos aïeux, dans cette chapelle où est le tombeau de votre mère! Je supporterais sans crainte le regard des morts qui savent tout, et la couronne virginale ne mentirait pas sur mon front!

—Eh quoi! s’écria le Baron, vous dites que vous m’aimez et vous ne voulez m’accepter ni comme amant, ni comme mari?

—Vous m’avez offert votre nom, cela me suffit. Je vous le rends, après l’avoir gardé une minute dans mon cœur. Un instant j’ai été votre femme et je ne serai jamais à un autre. Tout le temps que je vous embrassais, j’ai dit oui en moi-même. Je n’avais pas droit à tant de bonheur sur terre. Pour vous, ami cher, ce serait une grande faute d’embarrasser votre fortune d’une pauvre comédienne comme moi, à qui l’on reprocherait toujours sa vie de théâtre quoique honorable et pure. Les mines froides et compassées dont les grandes dames m’accueilleraient vous feraient souffrir, et vous ne pourriez provoquer ces méchantes en duel. Vous êtes le dernier d’une noble race, et vous avez pour devoir de relever votre maison, abattue par le sort adverse. Lorsque d’un coup d’œil tendre je vous ai décidé à quitter votre manoir, vous songiez à quelque amourette et galanterie: c’était bien naturel; moi, devançant l’avenir, je pensais à tout autre chose. Je vous voyais revenant de la cour, en habit magnifique, avec quelque bel emploi. Sigognac reprenait son ancien lustre; en idée j’arrachais le lierre des murailles, je recoiffais d’ardoises les vieilles tours, je relevais les pierres tombées, je remettais les vitres aux fenêtres, je redorais les cigognes effacées de votre blason, et, vous ayant mené jusqu’aux limites de vos domaines, je disparaissais en étouffant un soupir.

—Votre rêve s’accomplira, noble Isabelle, mais non pas tel que vous le dites, le dénoûment en serait trop triste. C’est vous qui la première, votre main dans ma main, franchirez ce seuil d’où les ronces de l’abandon et de la mauvaise fortune auront disparu.

—Non, non, ce sera quelque belle, noble et riche héritière, digne de vous en tous points, que vous pourrez montrer avec orgueil a vos amis, et dont nul ne dira avec un mauvais sourire: «Je l’ai sifflée ou applaudie à tel endroit.»

—C’est une cruauté de se montrer si adorable et si parfaite en vous désespérant, dit Sigognac; ouvrir le ciel et le fermer, rien de plus barbare. Mais je fléchirai cette résolution.

—Ne l’essayez pas, reprit Isabelle avec une fermeté douce, elle est immuable. Je me mépriserais en y renonçant. Contentez-vous donc d’un amour le plus pur, le plus vrai, le plus dévoué qui ait jamais fait battre le cœur d’une femme, mais ne prétendez pas autre chose. Cela est donc bien pénible, ajouta-t-elle en souriant, d’être adoré d’une ingénue que plusieurs ont le mauvais goût de trouver charmante? Vallombreuse lui-même en serait fier!

—Se donner et se refuser si complétement, mettre dans la même coupe cette douceur et cette amertume, ce miel et cette absinthe, il n’y avait que vous qui fussiez capable d’un pareil contraste.