Autour d’une longue table de chêne, couverte de mets en préparation, s’agitait tout un monde de cuisiniers, prosecteurs, gâte-sauces, des mains desquels les aides recevaient les pièces lardées, troussées, épicées, pour les porter aux fourneaux qui, tout incandescents de braise et pétillants d’étincelles, ressemblaient plutôt aux forges de Vulcain qu’à des officines culinaires, les garçons ayant l’air de cyclopes à travers cette brume enflammée. Le long des murs brillait une formidable batterie de cuisine de cuivre rouge ou de laiton: chaudrons, casseroles de toutes grandeurs, poissonnières à faire cuire le léviathan au court bouillon, moules de pâtisseries façonnés en donjons, dômes, petits temples, casques et turbans de forme sarrasine, enfin toutes les armes offensives et défensives que peut renfermer l’arsenal du dieu Gaster.

A chaque instant arrivait de l’office quelque robuste servante, aux joues colorées et mafflues comme les peintres flamands en mettent dans leurs tableaux, portant sur la tête ou la hanche des corbeilles pleines de provisions.

«Passez-moi la muscade, disait l’un! un peu de cannelle, s’écriait l’autre! Par ici les quatre épices! remettez du sel dans la boîte! les clous de girofle! du laurier! une barde de lard, s’il vous plaît, bien mince! soufflez ce fourneau; il ne va pas! éteignez cet autre, il va trop et tout brûlera comme châtaignes oubliées en la poêle! versez du jus dans ce coulis! allongez-moi ce roux, car il épaissit! battez-moi ces blancs d’œufs en père fouetteur, ils ne moussent pas! saupoudrez-moi ce jambonneau de chapelure! tirez de la broche cet oison, il est à point! encore cinq ou six tours pour cette poularde! Vite, vite, enlevez le bœuf! il faut qu’il soit saignant. Laissez le veau et les poulets:

Les veaux mal cuits, les poulets crus,
Font les cimetières bossus.

Retenez cela, galopin. N’est pas rôtisseur qui veut. C’est un don du ciel. Portez ce potage à la reine au numéro 6. Qui a demandé les cailles au gratin? Dressez vivement ce râble de lièvre piqué!» Ainsi se croisaient dans un gai tumulte les propos substantiels et mots de gueule justifiant mieux leur titre que les mots de gueule gelés entendus de Panurge à la fonte des glaces polaires, car ils avaient tous rapport à quelque mets, condiment ou friandise.

Hérode, Blazius et Scapin, qui étaient sur leur bouche et gourmands comme chats de dévote, se pourléchaient les babines à cette éloquence si grasse, si succulente et si bien nourrie qu’ils disaient hautement préférer à celle d’Isocrate, Démosthène, Eschine, Hortensius, Cicéro et autres tels bavards dont les phrases ne sont que viandes creuses et ne contiennent aucun suc médullaire. «Il me prend des envies, dit Blazius, de baiser sur l’une et l’autre joue ce gros cuisinier, gras et ventripotent comme moine, qui gouverne toutes ces casseroles d’un air si superbe. Jamais capitaine ne fut plus admirable au feu!»

Au moment où un valet venait dire aux comédiens que leurs chambres étaient prêtes, un voyageur entra dans la cuisine et s’approcha de la cheminée, c’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, mince, vigoureux, de physionomie déplaisante quoique régulière. Le reflet du foyer bordait son profil d’un liseré de feu, tandis que le reste de sa figure baignait dans l’ombre. Cette touche lumineuse accusait une arcade sourcilière assez proéminente abritant un œil dur et scrutateur, un nez d’une courbure aquiline dont le bout se rabattait en bec crochu sur une moustache épaisse, une lèvre inférieure très-mince que rejoignait brusquement un menton ramassé et court comme si la matière eût manqué à la nature pour achever ce masque. Le col que dégageait un rabat de toile plate empesée laissait voir dans sa maigreur ce cartilage en saillie que les bonnes femmes expliquent par un quartier de la pomme fatale resté au gosier d’Adam et que quelques-uns de ses fils n’ont pas avalé encore. Le costume se composait d’un pourpoint en drap gris-de-fer agrafé sur une veste de buffle, d’un haut-de-chausses de couleur brune et de bottes de feutre remontant au-dessus du genou et se plissant en vagues spirales autour des jambes. De nombreuses mouchetures de boue, les unes sèches, les autres fraîches encore, annonçaient une longue route parcourue, et les mollettes des éperons rougies d’un sang noirâtre disaient que, pour arriver au terme de son voyage, le cavalier avait dû solliciter impérieusement les flancs de sa monture fatiguée. Une longue rapière, dont la coquille de fer ouvragé devait peser plus d’une livre, pendait à un large ceinturon de cuir fermé par une boucle en cuivre et sanglant l’échine maigre du compagnon. Un manteau de couleur sombre qu’il avait jeté sur un banc avec son chapeau complétait l’accoutrement. Il eût été difficile de préciser à quelle classe appartenait le nouveau venu. Ce n’était ni un marchand, ni un bourgeois, ni un soldat. La supposition la plus plausible l’eût fait ranger dans la catégorie de ces gentilshommes pauvres ou de petite noblesse qui se font domestiques chez quelque grand et s’attachent à sa fortune.

Sigognac, qui n’avait pas l’âme à la cuisine comme Hérode ou Blazius et que la contemplation de ces triomphantes victuailles n’absorbait point, regardait avec une certaine curiosité ce grand drôle dont la physionomie ne lui semblait pas inconnue, bien qu’il ne pût se rappeler ni en quel endroit, ni en quel temps il l’avait rencontrée. Vainement il battit le rappel de ses souvenirs, il ne trouva pas ce qu’il cherchait. Cependant il sentait confusément que ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait en contact avec cet énigmatique personnage qui, peu soucieux de cet examen inquisitif dont il paraissait avoir conscience, tourna tout à fait le dos à la salle en se penchant vers la cheminée sous figure de se chauffer les mains de plus près.

Comme sa mémoire ne lui fournissait rien de précis et qu’une plus longue insistance eût pu faire naître une querelle inutile, le Baron suivit les comédiens, qui prirent possession de leurs logis respectifs, et après avoir fait un bout de toilette se réunirent dans une salle basse où était servi le souper auquel ils firent fête en gens affamés et altérés. Blazius, clappant de la langue, proclama le vin bon et se versa de nombreuses rasades, sans oublier les verres de ses camarades, car ce n’était point un de ces biberons égoïstes qui rendent à Bacchus un culte solitaire; il aimait presque autant faire boire que boire lui-même; le Tyran et Scapin lui rendaient raison; Léandre craignait, en s’adonnant à de trop fréquentes libations, d’altérer la blancheur de son teint et de se fleurir le nez de bourgeons et bubelettes, ornements peu convenables pour un amoureux. Quant au Baron, les longues abstinences subies au château de Sigognac lui avaient donné des habitudes de sobriété castillane dont il ne se départait qu’avec peine. Il était d’ailleurs préoccupé du personnage entrevu dans la cuisine et qu’il trouvait suspect sans pouvoir dire pourquoi, car rien n’était plus naturel que l’arrivée d’un voyageur dans une hôtellerie bien achalandée.

Le repas était gai: animés par le vin et la bonne chère, joyeux enfin d’être à Paris, cet Eldorado de tous les gens à projets, imprégnés de cette chaude atmosphère si agréable après de longues heures passées au froid dans une charrette, les comédiens se livraient aux plus folles espérances. Ils rivalisaient en idée avec l’hôtel de Bourgogne et la troupe du Marais. Ils se voyaient applaudis, fêtés, appelés à la cour, commandant des pièces aux plus beaux esprits du temps, traitant les poëtes en grimauds, invités à des régals par les grands seigneurs, et bientôt roulant carrosse. Léandre rêvait les plus hautes conquêtes, et c’est tout au plus s’il consentait à ne pas usurper la reine. Quoiqu’il n’eût pas bu, sa vanité était ivre. Depuis son aventure avec la marquise de Bruyères, il se croyait décidément irrésistible, et son amour-propre ne connaissait plus de bornes. Sérafine se promettait de ne rester fidèle au chevalier de Vidalinc que jusqu’au jour où se présenterait un plumet mieux fourni et plus huppé. Pour Zerbine, elle avait son marquis qui la devait bientôt rejoindre, et elle ne formait point de projets. Dame Léonarde étant mise hors de cause par son âge et ne pouvant servir que d’Iris messagère, ne s’amusait pas à ces futilités et ne perdait pas un coup de dent. Blazius lui chargeait son assiette et lui remplissait son gobelet jusqu’au bord avec une rapidité comique, plaisanterie que la vieille acceptait de bonne grâce.