Isabelle, qui depuis longtemps avait cessé de manger, roulait distraitement entre ses doigts une boulette de mie de pain à laquelle elle donnait la forme d’une colombe et reposait sur son cher Sigognac,

... les femmes se retirèrent, laissant le trio d’ivrognes émérites... ([Page 283.])

assis à l’autre bout de la table, un regard tout baigné de chaste amour et de tendresse angélique. La chaude température de la salle avait fait monter une délicate rougeur à ses joues naguère un peu pâlies par la fatigue du voyage. Elle était adorablement belle de la sorte, et si le jeune duc de Vallombreuse eût pu la voir ainsi, son amour se fût exaspéré jusqu’à la rage.

De son côté, Sigognac contemplait Isabelle avec une admiration respectueuse; les beaux sentiments de cette charmante fille le touchaient autant que les attraits dont elle était abondamment pourvue, et il regrettait que par excès de délicatesse elle l’eût refusé pour mari.

Le souper fini, les femmes se retirèrent, ainsi que Léandre et le Baron, laissant le trio d’ivrognes émérites achever les bouteilles en vidange, procédé qui sembla trop soigneux au laquais chargé de servir à boire, mais dont une pièce blanche de bonne-main le consola.

«Barricadez-vous bien dans votre réduit, dit Sigognac en reconduisant Isabelle jusqu’à la porte de sa chambre, il y a tant de gens en ces hôtelleries, qu’on ne saurait trop prendre de sûretés.

—Ne craignez rien, cher Baron, répondit la jeune comédienne, ma porte ferme par une serrure à trois tours qui pourrait clore une prison. Il y a de plus un verrou long comme mon bras; la fenêtre est grillée, et nul œil-de-bœuf n’ouvre au mur sa prunelle sombre. Les voyageurs ont souvent des objets qui pourraient tenter la cupidité des larrons, et leurs logements doivent être clos de façon hermétique. Jamais princesse de conte de fée menacée d’un sort n’aura été plus en sûreté dans sa tour gardée par des dragons.