—Parfois, répliqua Sigognac, tous les enchantements sont vains et l’ennemi pénètre en la place malgré les phylactères, les tétragrammes et les abracadabras.

—C’est que la princesse, reprit Isabelle en souriant, favorisait l’ennemi de quelque complicité curieuse ou amoureuse, s’ennuyant d’être ainsi recluse, encore que ce fût pour son bien; ce qui n’est point mon cas. Donc, puisque je n’ai point peur, moi qui suis de nature plus timide qu’une biche oyant le son du cor et les abois de la meute, vous devez être rassuré, vous qui égalez en courage Alexandre et César. Dormez sur l’une et l’autre oreille.»

Et en signe d’adieu, elle tendit aux lèvres de Sigognac une main fluette et douce dont elle savait préserver la blancheur, aussi bien qu’eût pu le faire une duchesse, avec des poudres de talc, des pommades de concombres et des gants préparés. Quand elle fut rentrée, Sigognac entendit tourner la clef dans la serrure, le pêne mordre la gâchette et le verrou grincer de la façon la plus rassurante; mais comme il mettait le pied au seuil de sa chambre, il vit passer sur la muraille, découpée par la lumière du falot qui éclairait le corridor, l’ombre d’un homme qu’il n’avait pas entendu venir et dont le corps le frôla presque. Sigognac retourna vivement la tête. C’était l’inconnu de la cuisine se rendant sans doute au logis que l’hôte lui avait assigné. Cela était fort simple; cependant le Baron suivit du regard, jusqu’à ce qu’un coude de corridor le dérobât à sa vue, en faisant mine de ne pas rencontrer tout d’abord le trou de la serrure, ce personnage mystérieux dont la tournure le préoccupait étrangement. Une porte retombant avec un bruit que le silence qui commençait à régner dans l’auberge rendait plus perceptible, lui apprit que l’inconnu était rentré chez lui, et qu’il habitait une région assez éloignée de l’auberge.

N’ayant pas envie de dormir, Sigognac se mit à écrire une lettre au brave Pierre, comme il lui avait promis de le faire dès son arrivée à Paris. Il eut soin de former bien distinctement les caractères, car le fidèle domestique n’était pas grand docteur et n’épelait guère que la lettre moulée. Cette épître était ainsi conçue:

«Mon bon Pierre, me voici enfin à Paris, où, à ce qu’on prétend, je dois faire fortune et relever ma maison déchue, quoiqu’à vrai dire je n’en voie guère le moyen. Cependant quelque heureuse occasion peut me rapprocher de la cour, et si je parviens à parler au roi, de qui toutes grâces émanent, les services rendus par mes aïeux aux rois ses prédécesseurs me seront sans doute comptés. Sa Majesté ne souffrira pas qu’une noble famille qui s’est ruinée dans les guerres s’éteigne ainsi misérablement. En attendant, faute d’autres ressources, je joue la comédie, et j’ai, à ce métier, gagné quelques pistoles dont je t’enverrai une part dès que j’aurai trouvé une occasion sûre. J’eusse mieux fait peut-être de m’engager comme soldat en quelque compagnie; mais je ne voulais pas contraindre ma liberté, et d’ailleurs quelque pauvre qu’il soit, obéir répugne à celui dont les ancêtres ont commandé et qui n’a jamais reçu d’ordres de personne. Et puis la solitude m’a fait un peu indomptable et sauvage. La seule aventure de marque que j’aie eue en ce long voyage, c’est un duel avec un certain duc fort méchant et très-grand spadassin, dont je suis sorti à ma gloire, grâce à tes bonnes leçons. Je lui ai traversé le bras de part en part, et rien ne m’était plus facile que de le coucher mort sur le pré, car sa parade ne vaut pas son attaque, étant plus fougueux que prudent et moins ferme que rapide. Plusieurs fois il s’est découvert, et j’aurais pu le dépêcher au moyen d’un de ces coups irrésistibles que tu m’as enseignés avec tant de patience pendant ces longs assauts que nous faisions dans la salle basse de Sigognac, la seule dont le plancher fût assez solide pour résister à nos appels de pieds, afin de tuer le temps, de nous dégourdir les doigts et de gagner le sommeil par la fatigue. Ton élève te fait honneur, et j’ai beaucoup grandi en la considération générale après cette victoire vraiment trop facile. Il paraît que je suis décidément une fine lame, un gladiateur de premier ordre. Mais laissons cela. Je pense souvent, malgré les distractions d’une nouvelle vie, à ce pauvre vieux château dont les ruines s’écroulent sur les tombes de ma famille et où j’ai passé ma triste jeunesse. De loin, il ne me paraît plus si laid ni si maussade; même il y a des moments où je me promène en idée à travers ces salles désertes regardant les portraits jaunis qui, si longtemps, ont été ma seule compagnie et faisant craquer sous mon pied quelque éclat de vitre tombé d’une fenêtre effondrée, et cette rêverie me cause une sorte de plaisir mélancolique. Cela me ferait aussi une vive joie de revoir ta bonne vieille face brunie par le soleil, éclairée à mon aspect d’un sourire cordial. Et, pourquoi rougirais-je de le dire? je voudrais bien entendre le rouet de Béelzébuth, l’aboi de Miraut et le hennissement de ce pauvre Bayard, qui rassemblait ses dernières forces pour me porter, bien que je ne fusse guère lourd. Le malheureux que les hommes délaissent donne une part de son âme aux animaux plus fidèles que l’infortune n’effraye pas. Ces braves bêtes qui m’aimaient vivent-elles encore, et paraissent-elles se souvenir de moi et me regretter? As-tu pu, du moins, en cet habitacle de misère, les empêcher de mourir de faim et prélever sur ta maigre pitance un lopin à leur jeter? Tâchez de vivre tous jusqu’à ce que je revienne pauvre ou riche, heureux ou désespéré, pour partager mon désastre ou ma fortune, et finir ensemble, selon que le sort en disposera, dans l’endroit où nous avons souffert. Si je dois être le dernier des Sigognac, que la volonté de Dieu s’accomplisse! Il y a encore pour moi une place vide dans le caveau de mes pères.

«Baron de Sigognac.»

Le Baron scella cette lettre d’une bague à cachet, seul bijou qu’il conservât de son père et qui portait gravées les trois cigognes sur champ d’azur; il écrivit l’adresse et serra la missive dans un portefeuille pour l’envoyer quand partirait quelque courrier pour la Gascogne. Du château de Sigognac, où l’idée de Pierre l’avait transporté, son esprit revint à Paris et à la situation présente. Quoique l’heure fût avancée, il entendait vaguement bruire autour de lui ce murmure sourd d’une grande ville qui, de même que l’Océan, ne se tait jamais alors même qu’elle semble reposer. C’était le pas d’un cheval, le roulement d’un carrosse s’éteignant dans le lointain; quelque chanson d’ivrogne attardé, quelque cliquetis de rapières froissées l’une contre l’autre, un cri de passant assailli par les tire-laines du Pont-Neuf, un hurlement de chien perdu ou toute autre rumeur indistincte. Parmi ces bruits, Sigognac crut distinguer dans le corridor un pas d’homme botté marchant avec précaution comme s’il ne voulait pas être entendu. Il éteignit sa lumière pour que le rayon ne le décelât point, et, entr’ouvrant sa porte, il vit dans les profondeurs du couloir un individu soigneusement embossé d’une cape de couleur sombre, qui se dirigeait vers la chambre du premier voyageur, dont la tournure lui avait paru suspecte. Quelques instants après, un autre compagnon, dont la chaussure craquait, bien qu’il s’efforçât de rendre sa démarche légère, prit le même chemin que le premier. Une demi-heure ne s’était pas écoulée qu’un troisième gaillard d’une mine assez truculente apparut sous le reflet douteux de la lanterne près de s’éteindre et s’engagea dans le couloir. Il était armé comme les deux autres, et un long estoc relevait par derrière le bord de sa cape. L’ombre que projetait sur son visage le bord d’un feutre à plume noire ne permettait pas d’en distinguer les traits.

Cette procession d’escogriffes sembla par trop intempestive et bizarre à Sigognac, et ce nombre de quatre lui rappela le guet-apens