«Maintenant, dit Hérode, tournons-nous de l’autre côté; la vue n’est du tout si magnifique par là. Les maisons du pont au Change la bornent trop étroitement. Les bâtisses du quai de la Mégisserie ne valent rien; cependant cette tour Saint-Jacques, ce clocher de Saint-Méderic et ces flèches d’églises lointaines annoncent bien leur grande ville. Et sur l’île du palais, au quai du grand cours de l’eau, ces maisons régulières de briques rouges, reliées par des chaînes de pierre blanche, ont un aspect monumental que termine heureusement la vieille tour de l’Horloge coiffée de son toit en éteignoir, qui souvent perce à propos la brume du ciel. Cette place Dauphine ouvrant son triangle en face du roi de bronze, et laissant voir la porte du Palais, peut se ranger parmi les mieux ordonnées et les plus propres. La flèche de la Sainte-Chapelle, cette église à deux étages, si célèbre par son trésor et ses reliques, domine de façon gracieuse ses hauts toits d’ardoises percés de lucarnes ornementées et qui luisent d’un éclat tout neuf, car il n’y a pas longtemps que ces maisons sont bâties, et en mon enfance j’ai joué à la marelle sur le terrain qu’elles occupent; grâce à la munificence de nos rois, Paris s’embellit tous les jours à la grande admiration des étrangers, qui, de retour dans leur pays, en racontent merveilles, le trouvant amélioré, agrandi et quasi neuf à chaque voyage.
—Ce qui m’étonne, répondait Sigognac, encore plus que la grandeur, richesse et somptuosité des bâtiments tant publics que privés, c’est le nombre infini des gens qui pullulent et grouillent en ces rues, places et ponts comme des fourmis dont on vient de renverser la fourmilière, et qui courent éperdus de çà, de là, avec des mouvements dont on ne peut soupçonner le but. Il est étrange à penser que parmi les individus qui composent cette inépuisable multitude, chacun a une chambre, un lit bon ou mauvais, et mange à peu près tous les jours, sans quoi il mourrait de malemort. Quel prodigieux amas de victuailles, combien de troupeaux de bœufs, de muids de farine, de poinçons de vin il faut pour nourrir tout ce monde amoncelé sur le même point, tandis qu’en nos landes on rencontre à peine un habitant de loin en loin!»
En effet, l’affluence du populaire qui circulait sur le Pont-Neuf avait de quoi surprendre un provincial. Au milieu de la chaussée se suivaient et se croisaient des carrosses à deux ou quatre chevaux, les uns fraîchement peints et dorés, garnis de velours avec glaces aux portières se balançant sur un moelleux ressort, peuplés de laquais à l’arrière-train et guidés par des cochers à trognes vermeilles en grande livrée, qui contenaient à peine, parmi cette foule, l’impatience de leur attelage; les autres moins brillants, aux peintures ternies, aux rideaux de cuir, aux ressorts énervés, traînés par des chevaux beaucoup plus pacifiques dont la mèche du fouet avait besoin de réveiller l’ardeur et qui annonçaient chez leurs maîtres une moindre opulence. Dans les premiers, à travers les vitres, on apercevait des courtisans magnifiquement vêtus, des dames coquettement attifées; dans les seconds des robins, docteurs et autres personnages graves. A tout cela se mêlaient des charrettes chargées de pierre, de bois ou de tonneaux, conduites par des charretiers brutaux à qui les embarras faisaient renier Dieu avec une énergie endiablée. A travers ce dédale mouvant de chars, les cavaliers cherchaient à se frayer un passage et ne manœuvraient pas si bien qu’ils n’eussent parfois la botte effleurée et crottée par un moyeu de roue. Les chaises à porteurs, les unes de maîtres, les autres de louage, tâchaient de se tenir sur les bords du courant pour n’en être point entraînées, et longeaient autant que possible les parapets du pont. Vint à passer un troupeau de bœufs, et le désordre fut à son comble. Les bêtes cornues, nous ne voulons pas parler des bipèdes mariés qui lors traversaient le Pont-Neuf, mais bien des bœufs, couraient çà et là, baissant la tête, effarés, harcelés par les chiens, bâtonnés par les conducteurs. A leur vue les chevaux s’effrayaient, piaffaient et faisaient des pétarades. Les passants se sauvaient de peur d’être encornés, et les chiens se glissant entre les jambes des moins lestes les écartaient du centre de gravité et les faisaient choir plats comme porcs. Même une dame fardée et mouchetée, toute passequillée de jayet et de rubans couleur de feu, qui semblait quelque prêtresse de Vénus en quête d’aventure, trébucha de ses hauts patins et s’étala sur le dos, sans se faire mal, comme ayant habitude de telles chutes, ne manquèrent pas à dire les mauvais plaisants qui lui donnèrent la main pour se relever. D’autres fois, c’était une compagnie de soldats se rendant à quelque poste, enseignes déployées et tambour en tête, et il fallait bien que la foule fît place à ces fils de Mars accoutumés à ne point rencontrer de résistance.
«Tout ceci, dit Hérode à Sigognac que ce spectacle absorbait, n’est que de l’ordinaire. Tâchons de fendre la presse et de gagner les endroits où se tiennent les originaux du Pont-Neuf, figures extravagantes et falotes qu’il est bon de considérer de plus près. Nulle autre ville que Paris n’en produit de si hétéroclites. Elles poussent entre ses pavés comme fleurs ou plutôt champignons difformes et monstrueux auxquels aucun sol ne convient comme cette boue noire. Eh! tenez, voici précisément le Périgourdin du Maillet, dit le poëte crotté, qui fait la cour au roi de bronze. Les uns prétendent que c’est un singe échappé de quelque ménagerie; d’autres affirment que c’est un des chameaux ramenés par M. de Nevers. On n’a pas encore résolu le problème: moi je le tiens pour homme à sa folie, à son arrogance, à sa malpropreté. Les singes cherchent leur vermine et la croquent par esprit de vengeance et représailles; lui ne prend pas un tel soin; les chameaux se lissent le poil et s’aspergent de poussière comme de poudre d’iris; ils ont d’ailleurs plusieurs estomacs
Eh! tenez, voici le Périgourdin du Maillet, dit le poète crotté... ([Page 294.])
et ruminent leur nourriture: ce que celui-ci ne saurait faire, car il a toujours le jabot vide comme la tête. Jetez-lui quelque aumône; il la prendra en maugréant et en vous maudissant. C’est donc bien un homme, puisqu’il est fol, sale et ingrat.»
Sigognac tira de son escarcelle une pièce blanche qu’il tendit au poëte qui, d’abord, enfoncé dans une rêverie profonde comme sont d’habitude ces gens blessés de cervelle et fantastiques d’humeur, ne voyait pas le Baron planté devant lui. Il l’aperçut enfin, et sortant de sa méditation creuse, il prit la pièce d’un geste brusque et fou et la plongea dans sa pochette en grommelant quelques vagues injures, puis, le démon des vers s’emparant de nouveau de lui, il se mit à brocher des babines, à rouler des yeux, à faire des grimaces aussi curieuses au moins que celles des mascarons sculptés par Germain Pilon sous la corniche du Pont-Neuf, accompagnant le tout de mouvements de doigts pour scander les pieds du vers qu’il murmurait entre ses dents, qui le rendaient semblable à un joueur de mourre, et réjouissaient les polissons réunis en cercle autour de lui.