Ce poëte, il faut le dire, était plus singulièrement accoutré que l’effigie de Mardi-Gras, quand on la mène brûler au mercredi des Cendres, ou qu’un de ces mannequins qu’on suspend dans les vergers ou dans les vignes pour effrayer la gourmandise des oiseaux. On eût dit, à le voir, que le clocheteur de la Samaritaine, le petit More du Marché-Neuf ou le Jacquemard de Saint-Paul se fussent allés vêtir à la friperie. Un vieux feutre roussi par le soleil, lavé par la pluie, ceint d’un cordon de graisse, accrété, en guise de plumet, d’une plume de coq rongée aux mites, plus comparable à une chausse à filtrer d’apothicaire qu’à une coiffure humaine, lui descendait jusqu’au sourcil, le forçant à relever le nez pour voir, car les yeux étaient presque occultés sous ce bord flasque et crasseux. Son pourpoint, d’une étoffe et d’une couleur indescriptibles, paraissait de meilleure humeur que lui, car il riait par toutes les coutures. Ce vêtement facétieux crevait de gaieté et aussi de vieillesse, ayant vécu plus d’années que Mathusalem. Une lisière de drap de frise lui servait de ceinture et de baudrier, et soutenait en guise d’épée un fleuret démoucheté dont la pointe, comme un soc de charrue, creusait le pavé derrière lui. Des grègues de satin jaune, qui jadis avait déguisé les masques à quelque entrée de ballet, s’engloutissaient dans des bottes, l’une de pêcheur d’huîtres, en cuir noir, l’autre à genouillère, en cuir blanc de Russie, celle-ci à pied plat, l’autre à pied tortu, ergotée d’un éperon, et que sa semelle feuilletée eût abandonnée depuis longtemps sans le secours d’une ficelle faisant plusieurs tours sur le pied comme les bandelettes d’un cothurne antique. Un roquet de bourracan rouge, que toutes les saisons retrouvaient à son poste, complétait cet ajustement qui eût fait honte à un cueilleur de pommes du Perche, et dont notre poëte ne semblait pas médiocrement fier. Sous les plis du roquet, à côté du pommeau de la brette chargée sans doute de le défendre, un chignon de pain montrait son nez.
Plus loin, dans une des demi-lunes pratiquées au-dessus de chaque pile, un aveugle, accompagné d’une grosse commère qui lui servait d’yeux, braillait des couplets gaillards, ou, d’un ton comiquement lugubre, psalmodiait une complainte sur la vie, les forfaits et la mort d’un criminel célèbre. A un autre endroit, un charlatan, revêtu d’un costume en serge rouge, se démenait, un pélican à la main, sur une estrade enjolivée par des guirlandes de dents canines, incisives ou molaires, enfilées dans des fils de laiton. Il débitait aux badauds attroupés une harangue où il se faisait fort d’enlever sans douleur (pour lui-même) les chicots les plus rebelles et les mieux enracinés, d’un coup de sabre ou de pistolet, au choix des personnes, à moins, cependant, qu’elles ne préférassent être opérées par les moyens ordinaires. «Je ne les arrache pas... s’écriait-il d’une voix glapissante. Je les cueille! Allons, que celui d’entre vous qui jouit d’une mauvaise denture entre dans le cercle sans crainte, et je vais le guérir à l’instant!»
Une espèce de rustre, dont la joue ballonnée témoignait qu’il souffrait d’une fluxion, vint s’asseoir sur la chaise, et l’opérateur lui plongea dans la bouche la redoutable pince d’acier poli. Le malheureux, au lieu de se retenir aux bras du fauteuil, suivait sa dent, qui avait bien de la peine à se séparer de lui, et se soulevait à plus de deux pieds en l’air, ce qui amusait beaucoup la foule. Une saccade brusquement donnée finit son supplice, et l’opérateur brandit au-dessus des têtes son trophée tout sanglant!
Pendant cette scène grotesque, un singe attaché sur l’estrade par une chaînette rivée à un ceinturon de cuir qui lui sanglait les
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reins, contrefaisait d’une façon comique les cris, gestes et contorsions du patient.
Ce spectacle ridicule ne retint pas longtemps Hérode et Sigognac, qui s’arrêtèrent plus volontiers aux marchands de gazettes et aux bouquinistes installés sur les parapets. Même le Tyran fit remarquer à son compagnon un gueux tout déguenillé qui s’était établi en dehors du pont, sur l’épaisseur de la corniche, sa béquille et son écuelle auprès de lui, et de là haussant le bras, mettait son chapeau crasseux sous le nez des gens penchés pour feuilleter un livre ou regarder le cours de l’eau, afin qu’ils y jetassent un double ou un teston, ou plus s’il leur plaisait, car il ne refusait aucune monnaie, étant bien capable de faire passer la fausse.