«Chez nous, dit Sigognac, il n’y a que les hirondelles qui logent aux corniches, ici ce sont les hommes!

—Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode, c’est bien de la politesse, mais chrétiennement il ne faut mépriser personne. Au reste, il y a de tout sur ce pont, peut-être même d’honnêtes gens, puisque nous y sommes. D’après le proverbe, on n’y saurait passer sans rencontrer un moine, un cheval blanc et une drôlesse. Voici précisément un frocard qui se hâte faisant claquer sa sandale, le cheval blanc n’est pas loin; eh! pardieu regardez devant vous; cette rosse qui fait la courbette comme entre les piliers. Il ne manque plus que la courtisane. Nous n’attendrons pas longtemps. Au lieu d’une il en vient trois, la gorge découverte, fardées en roue de carrosse, et riant d’un rire affecté pour montrer leurs dents. Le proverbe n’a pas menti.»

Tout à coup un tumulte se fit entendre à l’autre bout du pont, et la foule courut au bruit. C’étaient des bretteurs qui s’escrimaient sur le terre-plein au pied de la statue, comme en l’endroit le plus libre et le plus dégagé. Ils criaient: Tue! tue! et faisaient mine de se charger avec furie. Mais ce n’étaient qu’estocades simulées, que bottes retenues et courtoises comme dans les duels de comédie, où, tant tués que blessés, il n’y a jamais personne de mort. Ils se battaient deux contre deux, et paraissaient animés d’une rage extrême, écartant les épées qu’interposaient leurs compagnons pour les séparer. Cette feinte querelle avait pour but de produire un rassemblement pour que, parmi la foule, les coupe-bourses et les tire-laines pussent faire leurs coups tout à l’aise. En effet, plus d’un curieux qui était entré dans le groupe un beau manteau doublé de panne sur l’épaule, et la pochette bien garnie, sortit de la presse en simple pourpoint, et ayant dépensé son argent sans le savoir. Sur quoi les bretteurs, qui ne s’étaient jamais brouillés, s’entendant comme larrons en foire qu’ils étaient, se réconcilièrent et se secouèrent la main avec grande affectation de loyauté, déclarant l’honneur satisfait. Ce qui n’était vraiment pas difficile; l’honneur de tels maroufles ne devait point avoir de bien sensibles délicatesses.

Sigognac, sur l’avis d’Hérode, ne s’était pas trop approché des combattants, de sorte qu’il ne pouvait les voir que confusément à travers les interstices que laissaient au regard les têtes et les épaules des curieux. Cependant il lui sembla reconnaître dans ces quatre drôles les hommes dont il avait, la nuit précédente, surveillé les mystérieuses allures à l’auberge de la rue Dauphine, et il communiqua son soupçon à Hérode. Mais déjà les bretteurs s’étaient prudemment éclipsés derrière la foule, et il eût été plus malaisé de les retrouver qu’une aiguille en un tas de foin.

«Il est possible, dit Hérode, que cette querelle n’ait été qu’un coup monté pour vous attirer sur ce point, car nous devons être suivis par les émissaires du duc de Vallombreuse. Un des bretteurs eût feint d’être gêné ou choqué de votre présence, et, sans vous laisser le temps de dégainer, il vous eût porté comme par mégarde quelque botte assassine, et, au besoin, ses camarades vous auraient achevé. Le tout eût été mis sur le dos d’une rencontre et rixe fortuite. En de telles algarades, celui qui a reçu les coups les garde. La préméditation et le guet-apens ne se peuvent prouver.

—Cela me répugne, répondit le généreux Sigognac, de croire un gentilhomme capable de cette bassesse de faire assassiner son rival par des gladiateurs. S’il n’est pas satisfait d’une première rencontre, je suis prêt à croiser de nouveau le fer avec lui, jusqu’à ce que la mort de l’un ou de l’autre s’ensuive. C’est ainsi que les choses se passent entre gens d’honneur.

—Sans doute, répliqua Hérode, mais le duc sait bien, quelque enragé qu’il soit d’orgueil, que l’issue du combat ne pourrait manquer de lui être funeste. Il a tâté de votre lame et en a senti la pointe. Croyez qu’il conserve de sa défaite une rancune diabolique,

Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode... ([Page 297.])