dans un coin sombre, se débarrassa de la cape dont elle s’était soigneusement entortillée et qui la faisait ressembler à un paquet de chiffons, s’avança vers Agostin, car c’était lui, et fixant sur le bandit ses grands yeux étincelants, avivés encore par une auréole de bistre, elle lui dit d’une voix grave et profonde qui contrastait avec son apparence chétive:

«Maître, que veux-tu de moi? je suis prête à t’obéir ici comme sur la lande, car tu es brave et ta navaja compte bien des raies rouges.» Chiquita dit ces mots en langue eskuara ou patois basque, aussi inintelligible pour des Français que du haut allemand, de l’hébreu ou du chinois.

Agostin prit Chiquita par la main et la plaça debout contre la porte en lui recommandant de se tenir immobile. La petite, accoutumée à ces exercices, ne témoignait ni frayeur ni surprise; elle restait là, les bras ballants, regardant devant elle avec une sérénité parfaite, tandis qu’Agostin placé à l’autre bout de la salle, un pied avancé, l’autre en retraite, balançait le long couteau dont le manche était appuyé sur son avant-bras.

Une double haie de curieux formait une sorte d’allée d’Agostin à Chiquita, et ceux des truands qui avaient la barrique proéminente, la rentraient en retenant leur respiration, de peur qu’elle ne dépassât la ligne. Les nez en flûtes d’alambic se reculaient prudemment pour n’être pas tranchés au vol.

Enfin le bras d’Agostin se détendit comme un ressort, un éclair brilla et l’arme formidable alla se planter dans la porte juste au-dessus de la tête de Chiquita, sans lui couper un cheveu, mais avec une précision telle qu’il semblait qu’on eût voulu prendre la mesure de sa taille.

Quand la navaja passa en sifflant, les spectateurs n’avaient pu s’empêcher de baisser les yeux; mais l’épaisse frange de cils de la jeune fille n’avait pas même palpité. L’adresse du bandit excita une rumeur admirative parmi ce public difficile. L’adversaire même qui avait douté que ce coup fût possible battit des mains plein d’enthousiasme.

Agostin détacha le couteau qui vibrait encore, retourna à son poste, et cette fois fit passer la lame entre le bras et le corps de Chiquita impassible. Si la pointe eût dévié de trois ou quatre lignes, elle arrivait en plein cœur. Bien que la galerie criât que c’était assez, Agostin recommença l’expérience de l’autre côté du buste pour montrer que son adresse ne devait rien au hasard.

Chiquita, enorgueillie par ces applaudissements qui s’adressaient autant à son courage qu’à la dextérité d’Agostin, promenait autour d’elle un regard de triomphe; ses narines gonflées aspiraient l’air avec force, et dans sa bouche entr’ouverte, ses dents pures comme celles d’un animal sauvage brillaient d’une blancheur féroce. L’éclat de sa denture, les paillettes phosphoriques de ses prunelles, mettaient à son visage sombre, tanné par le grand air, trois points lumineux qui l’éclairaient. Ses cheveux incultes se tordaient autour de son front et de ses joues en longs serpents noirs, mal retenus par un ruban incarnadin que débordaient et cachaient çà et là les boucles rebelles. A son col, plus fauve que du cuir de Cordoue, luisaient comme des gouttes laiteuses les perles du collier qu’elle tenait d’Isabelle. Quant à son costume, il était changé sinon amélioré. Chiquita ne portait plus la jupe jaune serin brodée d’un perroquet, qui lui eût donné à Paris l’aspect par trop étrange et remarquable. Elle avait une courte robe bleu sombre, à petits plis froncés sur les hanches, et une sorte de veste ou brassière en bouracan noir que fermaient, à la naissance de la poitrine, deux ou trois boutons de corne. Ses pieds, habitués à fouler la bruyère fleurie et parfumée, étaient chaussés de souliers beaucoup trop grands pour elle, car le savetier n’en avait pu trouver d’assez petits en son échoppe. Ce luxe paraissait la gêner; mais il avait bien fallu faire cette concession aux froides boues parisiennes. Elle était tout aussi farouche qu’à l’auberge du Soleil bleu, cependant on voyait qu’un plus grand nombre d’idées passaient à travers sa sauvagerie, et, dans l’enfant, déjà pointait quelque nuance de la jeune fille. Elle avait vu bien des choses depuis son départ de la lande, et de ces spectacles son imagination naïve gardait comme un éblouissement.

Elle regagna le coin qu’elle occupait et, s’enveloppant de sa mante, reprit son sommeil interrompu. L’homme qui avait perdu le pari paya les cinq pistoles, montant de l’enjeu, au compagnon de Chiquita. Celui-ci fit glisser les pièces dans sa ceinture et se rassit à sa table devant le broc à demi vidé qu’il acheva lentement, car n’ayant pas de logis déterminé, il préférait rester au cabaret à grelotter sous quelque arche de pont ou quelque porche de couvent en attendant le jour, si long à paraître en cette saison. Ce cas était celui de plusieurs autres pauvres diables qui ronflaient à poings fermés, les uns sur les bancs, les autres dessous, roulés dans leurs capes pour toute couverture. C’était un spectacle drolatique que celui de toutes ces bottes qui s’allongeaient sur le parquet comme des pieds de corps morts après la bataille. Bataille, en effet, où les navrés de Bacchus gagnaient en chancelant quelque angle obscur, et la tête appuyée à la muraille, écorchaient piteusement le renard, moqués de leurs compagnons plus robustes d’estomac, et versaient du vin au lieu de sang.