«Par la Sainsanbreguoy, dit Lampourde à Malartic, voilà un drôle qui n’est pas manchot, et que je note pour le retrouver au besoin en des expéditions difficiles. Ce coup de couteau à distance vaut mieux pour les sujets d’approche farouche qu’une pistolade qui fait du feu, de la fumée et du bruit et semble appeler les sergents à l’aide.

—Oui, répondit Malartic, c’est un joli travail et proprement exécuté; mais si l’on manque son coup, on est désarmé et l’on reste quinaud. Pour moi, ce qui me charme en cet exercice et montre d’adresse périlleuse, c’est la bravoure de la jeune fille. Cette mauviette! cela n’a pas deux onces de chair sur les os et cela loge dans l’étroite cage de sa maigre poitrine un vrai cœur de lion ou de héros antique. Elle me plaît d’ailleurs avec ses grands yeux charbonnés et fiévreux et sa mine tranquillement hagarde. Au milieu de ces outardes, tadornes, oies et autres oiseaux de basse-cour, elle a l’air d’un jeune faucon dans un poulailler. Je me connais en femmes, et je puis juger la fleur d’après le bourgeon. La Chiquita, comme l’appelle ce maraud basané, sera dans deux ou trois ans d’ici un morceau de roi...

—Ou de voleur, continua philosophiquement Jacquemin Lampourde. A moins que le sort ne concilie ces deux extrêmes en faisant de cette morena, comme disent les Espagnols, la maîtresse d’un filou et d’un prince. Cela s’est vu et ce n’est pas toujours le prince qu’on aime le plus, tant ces drôlesses ont la fantaisie coquine et déréglée. Mais laissons là ces discours superflus et venons aux choses sérieuses. J’aurais besoin peut-être, d’ici à peu, de quelques braves à tout poil pour une expédition qu’on me propose, non tant lointaine que celle des Argonautes au pourchas de la toison d’or.

—Belle toison! fit Malartic le nez dans son verre dont le vin semblait grésiller et bouillir au contact de ce charbon ardent.

—Expédition assez compliquée et dangereuse, poursuivit le bretteur; je suis chargé de supprimer un certain capitaine Fracasse, baladin de son métier, qui gêne à ce qu’il paraît les amours d’un fort grand seigneur. Pour ce travail, j’y suffirai bien tout seul; mais il s’agit aussi d’organiser le rapt de la donzelle aimée à la fois du grand et de l’histrion, et qui sera disputée aux ravisseurs par sa compagnie; dressons une liste d’amis solides et sans scrupules. Que te semble de Piquenterre?

—Excellent! répondit Malartic, mais il n’y faut pas compter. Il brandille à Montfaucon, au bout d’une chaîne de fer, en attendant que sa carcasse déchiquetée des oiseaux tombe en la fosse du gibet, sur les ossements des camarades qui l’ont précédé.

—C’est donc cela, dit Lampourde avec le plus beau sang-froid du monde, qu’on ne le voyait pas depuis quelque temps. Ce que c’est que la vie! Un soir, vous faites tranquillement carousse avec un ami dans un cabaret d’honneur; puis vous allez chacun de votre côté à vos petites affaires. Huit jours après quand vous demandez «que devient un tel?» on vous répond: «Il est pendu.»

—Hélas! c’est comme cela, soupira l’ami de Lampourde en prenant une pose tragiquement élégiaque ou élégiaquement tragique; ainsi que le dit le sieur de Malherbe en sa consolation à Duperrier:

Il était de ce monde où les meilleures choses
Ont le pire destin.

—Ne nous abandonnons pas à des pleurnichements féminins, dit le bretteur. Montrons un mâle et stoïque courage et continuons à marcher dans la vie, le chapeau enfoncé jusqu’au sourcil et le poing sur le rognon, défiant la potence qui, après tout, fors l’honneur, n’est pas beaucoup plus redoutable que le feu des canons, pierriers, coulevrines et bombardes qu’affrontent les soldats et capitaines, sans compter les mousquetades et l’arme blanche. A défaut de Piquenterre, qui doit être en la gloire près du bon larron, prenons Cornebœuf. C’est un gaillard râblé et trapu, bon pour les grosses besognes.