A cette heure, le cabaret présentait un aspect lamentablement ridicule. ([Page 324.])

XIII.
DOUBLE ATTAQUE.

Le duc de Vallombreuse n’était pas homme à négliger son amour plus que sa vengeance. S’il haïssait mortellement Sigognac, il avait pour Isabelle une de ces passions furieuses que surexcite le sentiment de l’impossible chez ces âmes hautaines et violentes habituées à ce que rien ne leur résiste. Triompher de la comédienne devenait la pensée dominante de sa vie; gâté par les faciles victoires qu’il avait remportées en sa carrière galante, il ne pouvait s’expliquer cette défaite, et souvent il se disait, à travers les conversations, les promenades, les exercices au théâtre comme au temple, à la ville comme à la cour, pris d’un étonnement subit en sa rêverie profonde: «Comment se fait-il qu’elle ne m’aime pas?»

En effet, cela était difficile à comprendre pour quelqu’un qui ne croyait pas à la vertu des femmes, et encore moins à celle des actrices. Il se demandait si la froideur d’Isabelle n’était pas un jeu concerté pour obtenir de lui davantage, rien n’allumant le désir comme ces pudicités feintes et mines de n’y vouloir toucher. Cependant la façon dédaigneuse dont elle avait renvoyé le coffret à bijoux placé dans sa chambre par Léonarde prouvait surabondamment qu’elle n’était pas de ces femmes qui marchandent pour se vendre plus cher. Des parures encore plus riches n’eussent pas produit meilleur effet. Puisque Isabelle n’ouvrait même pas les écrins, que servait qu’ils continssent des perles et des diamants à tenter une reine? L’amour épistolaire ne l’eût pas touchée non plus, quelque élégance et passion que les secrétaires du jeune duc eussent pu mettre à peindre la flamme de leur maître. Elle ne décachetait pas les lettres. Ainsi prose et vers, tirades et sonnets n’auraient fait que mollir. D’ailleurs ces moyens langoureux, bons pour les galants transis, ne congruaient pas à l’humeur entreprenante de Vallombreuse. Il fit appeler dame Léonarde, avec laquelle il n’avait cessé d’entretenir des intelligences secrètes, étant toujours bon de maintenir un espion dans la place, même fût-elle imprenable. Parfois la garnison se relâche, et une poterne est bien vite ouverte, par quoi s’insinue l’ennemi.

Léonarde, par un escalier dérobé, fut introduite en la chambre particulière du duc, où il ne recevait que ses plus intimes amis et fidèles serviteurs. C’était une pièce de forme oblongue, revêtue d’une boiserie à pilastres cannelés d’ordre ionique, dont les entrecolonnements étaient occupés par des cadres ovales d’un goût luxuriant et touffu sculptés dans le bois plein et que semblaient suspendre à la corniche d’un haut-relief des nœuds de rubans et des lacs d’amour dorés d’une ingénieuse complication. Ces médaillons renfermaient sous apparences de mythologies, telles que Flores, Vénus, Charites, Dianes, nymphes chasseresses et bocagères, les maîtresses du jeune duc, accoutrées à la grecque et montrant l’une sa gorge alabastrine, l’autre sa jambe faite au tour, celle-ci des épaules à fossettes, celle-là des charmes plus mystérieux avec un artifice si subtil, qu’on eût dit des tableaux dus à la fantaisie du peintre plutôt que des portraits d’après le vif. Les plus prudes avaient cependant posé pour ces peintures qui étaient de Simon Vouet, célèbre maître du temps, croyant faire une faveur unique et ne s’imaginant pas former une galerie.

Au plafond creusé en conque était figurée une toilette de Vénus. La déesse se regardait du coin de l’œil, après avoir été attifée par ses nymphes, à un miroir que lui présentait un grand Cupidon hors de page à qui l’artiste avait donné les traits du duc, mais on voyait bien que son attention était plus pour l’Amour que pour le miroir. Des cabinets incrustés en pierres dures de Florence, bourrés de billets doux, de tresses de cheveux, de bracelets et de bagues et autres témoignages de passions oubliées; une table de même matière où sur un fond de marbre noir se découpaient des bouquets de fleurs aux couleurs vives, muguetées par des papillons ailés de pierreries; des fauteuils à pieds tournés en bois d’ébène couverts d’une brocatelle saumon ramagée d’argent, un épais tapis de Smyrne où peut-être s’étaient assises les sultanes, et rapporté de Constantinople par l’ambassadeur de France, composaient l’ameublement aussi riche que voluptueux de ce réduit, que Vallombreuse préférait aux appartements d’apparat et qu’il habitait d’ordinaire.

Le duc fit de la main un signe de condescendance à Léonarde et lui indiqua un placet pour s’asseoir. Léonarde était l’idéal de la douegna, et ce luxe frais et jeune faisait encore ressortir son teint de vieille cire jaune et sa laideur répulsive. Son costume noir passementé de jais, ses coiffes rabattues lui donnaient d’abord un aspect sévère et respectable; mais le sourire équivoque qui se jouait dans les bouquets de poils obombrant les commissures de ses lèvres, le regard hypocritement luxurieux de ses yeux cerclés de rides brunes; l’expression basse, avide et servile de sa mine vous détrompaient bientôt et vous disaient que vous n’aviez pas devant vous une dame Pernelle, mais une dame Macette, de celles qui lavent les jeunes filles pour le sabbat et qui chevauchent le samedi un balai entre les jambes.

«Dame Léonarde, dit le duc rompant le silence, je vous ai fait venir, car je sais que vous êtes une personne fort experte aux choses d’amour pour les avoir pratiquées en votre jeune temps et servies en votre maturité, afin de me concerter avec vous sur les moyens de séduire cette farouche Isabelle. Une duègne qui a été jeune première doit connaître toutes les rubriques.

—Monsieur le duc, répondit la vieille comédienne d’un air de componction, fait beaucoup d’honneur à mes faibles lumières et ne peut douter de mon zèle à lui complaire en tout.