—Je n’en doute point, fit négligemment Vallombreuse; mais, cependant, mes affaires n’en sont guère plus avancées. Que devient cette beauté revêche? Est-elle toujours aussi entichée de son Sigognac?

—Toujours, répliqua dame Léonarde en poussant un soupir; la jeunesse a de ces entêtements bizarres qui ne s’expliquent point. Isabelle, d’ailleurs, ne semble point pétrie dans le limon ordinaire. Aucune tentation ne mord sur elle, et dans le Paradis terrestre elle eût été femme à ne point écouter le serpent.

—Comment donc, s’écria le duc avec un mouvement de colère, ce damné Sigognac a-t-il pu se faire entendre de cette oreille si bien fermée aux propos des autres? Possède-t-il quelque philtre, quelque amulette, quelque talisman?

—Aucun, monseigneur, il était malheureux, et pour ces âmes tendres, romanesques et fières, consoler est le plus grand bonheur qui soit; elles préfèrent donner à recevoir, et la pitié, les yeux humides de larmes, ouvre la porte à l’amour. C’est le cas d’Isabelle.

—Vous me dites des choses de l’autre monde; être maigre, sans le sol, piteux, délabré, mal en point, ridicule, ce sont là, selon vous, des raisons d’être aimé! les dames de la cour riraient bien d’une pareille doctrine.

—En effet, elle n’est pas commune, heureusement, et l’on voit peu de femmes donner dans ce travers. Votre Seigneurie est tombée sur une exception.

—Mais c’est à devenir fou de rage, de penser que ce hobereau réussit là où j’échoue et entre les bras de sa maîtresse se raille de ma déconvenue.

—Votre Seigneurie peut s’épargner ce chagrin. Sigognac ne jouit point de ses amours au sens que l’entend monsieur le duc. La vertu d’Isabelle n’a reçu aucune brèche. La tendresse de ces parfaits amants, bien que vive, est toute platonique et se contente de quelque baiser sur la main ou sur le front. C’est pour cela qu’elle dure; satisfaite, elle s’éteindrait toute seule.

—Dame Léonarde, êtes-vous bien sûre de cela? est-il croyable qu’ils vivent ainsi chastement ensemble dans la licence des coulisses et des voyages, couchant sous le même toit, soupant à la même table, rapprochés sans cesse par les nécessités des répétitions et des jeux de scène? Il faudrait qu’ils fussent des anges.

—Isabelle est à coup sûr un ange, et elle n’a pas l’orgueil qui fit choir Lucifer du ciel. Quant à Sigognac, il obéit aveuglément à sa maîtresse, et accepte tous les sacrifices qu’elle lui impose.