Croyant que ce fût quelque fille de chambre qui entrât pour les besoins du service, Isabelle n’avait pas relevé ses longues paupières dont les cils, traversés du jour, ressemblaient à des fils d’or, et continuait dans une somnolence rêveuse à débiter machinalement ses rimes comme on égrène un chapelet, presque sans y penser. Elle n’avait d’ailleurs aucune défiance, en plein jour, dans cette auberge toute pleine de monde, tout près de ses camarades, et ne sachant pas que Vallombreuse fût à Paris. Les tentatives contre Sigognac ne s’étaient pas renouvelées, et la jeune comédienne, quelque timide qu’elle fût, commençait à reprendre un peu d’assurance. Sa froideur avait sans doute découragé le caprice du jeune duc, auquel en ce moment elle ne pensait non plus qu’au prêtre Jean ou à l’empereur de la Chine.
Vallombreuse s’était avancé jusqu’au milieu de la chambre, suspendant ses pas, retenant son haleine, pour ne pas déranger ce gracieux tableau qu’il contemplait avec un ravissement bien concevable; en attendant qu’Isabelle levât les yeux et l’aperçût, il avait mis un genou en terre et tenait d’une main son feutre dont la plume balayait le plancher, tandis qu’il appuyait l’autre main sur son cœur dans une pose qu’on n’eût pu désirer plus respectueuse pour une reine.
Si la jeune comédienne était belle, Vallombreuse, il faut l’avouer, n’était pas moins beau; la lumière donnait en plein sur sa figure d’une régularité parfaite et semblable à celle d’un jeune dieu grec qui se serait fait duc depuis la déchéance de l’Olympe. En ce moment, l’amour et l’admiration qui s’y peignaient en avaient fait disparaître cette expression impérieusement cruelle qu’on regrettait parfois d’y voir. Les yeux jetaient des flammes, la bouche semblait lumineuse; à ses joues pâles il montait du cœur comme une sorte de clarté rose. Des éclairs bleuâtres passaient sur ses cheveux bouclés et lustrés de parfums comme des frissons de jour sur du jayet poli. Son col, délicat et robuste à la fois, prenait des blancheurs de marbre. Illuminé par la passion, il rayonnait, il étincelait, et vraiment on comprenait qu’un duc fait de la sorte ne pût admettre l’idée que déesse, reine ou comédienne lui résistât.
Enfin Isabelle tourna la tête et vit le duc de Vallombreuse agenouillé à six pas d’elle. Persée lui eût porté au visage le masque de Méduse, enchâssé dans son bouclier et faisant la grimace de l’agonie au milieu d’un éparpillement de serpenteaux, qu’elle n’eût pas éprouvé une stupeur pareille. Elle resta glacée, pétrifiée, les yeux dilatés de terreur, la bouche entr’ouverte et le gosier aride, sans pouvoir faire un mouvement ni pousser un cri. Une pâleur de mort se répandit sur ses traits, son dos s’emperla de sueur froide; elle crut qu’elle allait s’évanouir; mais par un prodigieux effort de volonté, elle rappela ses sens pour ne pas rester exposée aux entreprises de ce téméraire.
Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur,... ([Page 335.])
«Je vous inspire donc une bien insurmontable horreur, dit Vallombreuse sans quitter sa position et de la voix la plus douce, que ma vue seule vous produit un tel effet? Un monstre d’Afrique sortant de sa caverne, la gueule rouge, les dents aiguisées et les griffes en arrêt vous eût, certes, moins effrayée. Mon entrée, j’en conviens, a été un peu inopinée et subite; mais il ne faut pas en vouloir à la passion des incivilités qu’elle fait commettre. Pour vous voir, j’ai affronté votre courroux, et mon amour, au risque de vous déplaire, se met à vos pieds suppliant et timide.
—De grâce, monsieur le duc, relevez-vous, dit la jeune comédienne, cette position ne vous convient point. Je ne suis qu’une pauvre actrice de province, et mes faibles charmes ne méritent pas une telle conquête. Oubliez un caprice passager et portez ailleurs des vœux que tant de femmes seraient heureuses de combler. Ne rendez point les reines, les duchesses et les marquises jalouses à cause de moi.