Au même instant la porte s’ouvrit. ([Page 337.])
de Sigognac! Voilà la raison de cette vertu dont vous faites montre. Qu’a-t-il donc pour vous charmer de la sorte, cet heureux mortel? Ne suis-je pas plus beau, plus noble, plus riche, aussi jeune, aussi spirituel, aussi amoureux que lui?
—Il a du moins, répondit Isabelle, une qualité qui vous manque: celle de respecter ce qu’il aime.
—C’est qu’il n’aime pas assez,» fit Vallombreuse en prenant dans ses bras Isabelle dont le corps penchait déjà hors de la fenêtre, et qui, sous l’étreinte de l’audacieux, poussa un faible cri.
Au même instant la porte s’ouvrit. Le Tyran, faisant des courbettes et des révérences outrées, pénétra dans la chambre et s’avança vers Isabelle, qu’aussitôt lâcha Vallombreuse avec une rage profonde d’être ainsi interrompu en ses prouesses amoureuses.
«Pardon, mademoiselle, dit le Tyran en lançant au duc un regard de travers, je ne vous savais pas en si bonne compagnie; mais l’heure de la répétition a sonné à toutes les horloges, et l’on n’attend plus que vous pour commencer.»
En effet, par la porte entre-bâillée on voyait le Pédant, Scapin, Léandre et Zerbine, qui formaient un groupe rassurant pour la pudeur menacée d’Isabelle. Le duc eut un instant l’idée de fondre l’épée en main sur cette canaille et de la disperser, mais cela eût fait une esclandre inutile; en tuant ou blessant deux ou trois de ces histrions il n’aurait pas arrangé ses affaires: d’ailleurs ce sang était trop vil pour qu’il y trempât ses nobles mains, il se contint donc, et saluant avec une politesse glaciale Isabelle, qui, toute tremblante, s’était rapprochée de ses amis, il sortit de la chambre, mais au seuil de la porte il se retourna, fit un signe de la main, et dit: «Au revoir, mademoiselle!» une phrase bien simple assurément, mais qui prenait du son de voix dont elle était prononcée des signifiances menaçantes et terribles. La tête de Vallombreuse, si charmante tout à l’heure, avait repris son expression de perversité diabolique; Isabelle ne put s’empêcher de frémir, bien que la présence des comédiens la mît à l’abri de toute tentative. Elle eut ce sentiment d’angoisse mortelle de la colombe au-dessus de laquelle le milan trace dans l’air des cercles de plus en plus rapprochés.
Vallombreuse regagna son carrosse suivi par l’hôtelier qui se confondait derrière lui en politesses impatientantes et superflues, et bientôt le grondement des roues indiqua que le dangereux visiteur était enfin parti.
Maintenant, voici comment s’explique le secours venu si à propos pour Isabelle. L’arrivée du duc de Vallombreuse en carrosse doré à l’hôtel de la rue Dauphine avait produit une rumeur d’étonnement et d’admiration dans toute l’auberge, qui était bientôt parvenue aux oreilles du Tyran occupé, comme Isabelle, à étudier dans sa chambre. En l’absence de Sigognac, retenu au théâtre pour y essayer un costume nouveau, le brave Hérode, connaissant les mauvaises intentions de Vallombreuse, s’était bien promis de veiller au grain, et l’oreille appliquée au trou de la serrure il écoutait, par une indiscrétion louable, cet entretien hasardeux, sauf à intervenir lorsque la scène chaufferait trop. Sa prudence avait ainsi sauvé la vertu d’Isabelle des entreprises de ce méchant duc outrageux et pervers.