—Je ne saurais vous le dire, et cela d’ailleurs vous serait parfaitement inutile; nous sommes obligés au secret comme les confesseurs et les médecins; la discrétion la plus absolue est indispensable en ces affaires occultes, périlleuses et fantasques, qui sont conduites par des ombres anonymes et masquées. Souvent, pour plus de sûreté, nous ne connaissons pas celui qui nous fait agir et il ne nous connaît pas.

—Ainsi, vous ne savez pas la main qui vous pousse à cet acte outrageant et coupable d’enlever sur une grande route une jeune fille à ses compagnons?

—Que je le sache ou que je l’ignore, la chose revient au même puisque la conscience de mes devoirs me clôt le bec. Cherchez parmi vos amoureux le plus ardent et le plus maltraité. Ce sera sans doute celui-là.»

Voyant qu’elle n’en tirerait rien de plus, Isabelle n’adressa plus la parole à son gardien. D’ailleurs, elle ne doutait pas que ce ne fût Vallombreuse l’auteur du coup: la façon menaçante dont il lui avait jeté, du seuil de la porte, ces mots: «Au revoir, mademoiselle,» lors de la visite à la rue Dauphine, lui était restée en mémoire, et avec un homme de cette trempe, si furieux en ses désirs, si âpre en ses volontés, cette simple phrase ne présageait rien de bon. Cette conviction redoublait les transes de la pauvre comédienne, qui pâlissait, en songeant aux assauts qu’allait avoir à subir sa pudicité, de la part de ce seigneur altier, plus blessé d’orgueil encore que d’amour. Elle espérait que le courage de Sigognac lui viendrait en aide. Mais cet ami fidèle et vaillant parviendrait-il à la découvrir opportunément en la retraite absconse où ses ravisseurs la conduisaient? «En tout cas, se dit-elle, si ce méchant duc me veut affronter, j’ai dans ma gorge le couteau de Chiquita, et je sacrifierai ma vie à mon honneur.» Cette résolution prise lui rendit un peu de tranquillité.

Le carrosse roulait du même train depuis deux heures, sans autre arrêt que quelques minutes pour changer de chevaux à un relais disposé d’avance. Comme les rideaux baissés empêchaient la vue, Isabelle ne pouvait deviner dans quel sens on l’entraînait ainsi. Bien qu’elle ne connût pas cette campagne, si elle eût eu la faculté de regarder au dehors, elle se fût orientée quelque peu d’après le soleil; mais elle était emportée obscurément vers l’inconnu.

En sonnant sur les poutres ferrées d’un pont-levis, les roues du carrosse avertirent Isabelle qu’on était arrivé au terme de la course. En effet, la voiture s’arrêta, la portière s’ouvrit et l’homme masqué offrit la main à la jeune comédienne pour descendre.

Elle jeta un coup d’œil autour d’elle et vit une grande cour carrée formée par quatre corps de logis en briques, dont le temps avait changé la couleur vermeille en une teinte sombre assez lugubre. Des fenêtres étroites et longues perçaient les façades intérieures, et derrière leurs carreaux verdâtres on apercevait des volets clos, indiquant que les chambres auxquelles elles donnaient du jour, étaient inhabitées depuis longtemps. Un cadre de mousse sertissait chaque pavé de la cour, et vers le pied des murailles quelques herbes avaient poussé. Au bas du perron deux sphinx à l’égyptiaque allongeaient sur un socle leurs griffes émoussées, et des plaques de cette lèpre jaune et grise qui s’attache à la vieille pierre tigraient leurs croupes arrondies. Bien que frappé de cette tristesse qu’imprime aux habitations l’absence du maître, le château inconnu avait encore fort bon air et sentait sa seigneurie. Il était désert, mais non abandonné et nul symptôme de ruine ne s’y faisait remarquer. Le corps était intact, l’âme seule y manquait.

L’homme masqué remit Isabelle aux mains d’une sorte de laquais en livrée grise. Ce laquais la conduisit, par un vaste escalier dont la rampe très-ouvragée se tordait en ces enroulements et arabesques de serrurerie de mode sous l’autre règne, à un appartement qui avait dû jadis sembler le nec plus ultra du luxe, et dont la richesse fanée valait bien les élégances modernes. Des boiseries de vieux chêne recouvraient les murailles de la première chambre, figurant des architectures avec des pilastres, des corniches et des cadres en feuillages sculptés remplis par des verdures de Flandre. Dans la seconde, également boisée de chêne, mais d’une ornementation plus recherchée et rehaussée de quelque dorure, des peintures remplaçaient les tapisseries et représentaient des allégories dont le sens eût été assez difficile à découvrir sous les fumées du temps et les couches de vernis jaune; les noirs avaient repoussé, et seules les portions claires se distinguaient encore. Ces figures de divinités, de nymphes et de héros, se dégageant à demi de l’ombre et n’étant saisissables que par leur côté lumineux, produisaient un effet singulier et qui, le soir, aux clartés douteuses d’une lampe, pouvait devenir effrayant. Le lit occupait une alcôve profonde et se drapait d’un couvre-pied en tapisserie au petit point, rayé de bandes de velours; le tout fort magnifique, mais amorti de ton. Quelques fils d’or et d’argent brillaient parmi les soies et les laines passées, et des écrasements bleuâtres miroitaient la nuance autrefois rouge de l’étoffe. Une toilette admirablement sculptée inclinait un miroir de Venise qui fit voir à Isabelle la pâleur et l’altération de ses traits. Un grand feu, montrant que la jeune comédienne était attendue, brûlait dans la cheminée, vaste monument supporté par des Hermès à gaînes et tout chargé de volutes, consoles, guirlandes et ornements d’une richesse un peu lourde, au milieu desquels était enchâssé un portrait d’homme dont l’expression frappa beaucoup Isabelle. Cette figure ne lui était pas inconnue; il lui semblait se la rappeler comme au réveil une de ces formes aperçues en rêve et qui, ne s’évanouissant pas avec le songe, vous suivent longtemps dans la vie. C’était une tête pâle aux yeux noirs, aux lèvres vermeilles, aux cheveux bruns, accusant une quarantaine d’années et d’une fierté pleine de noblesse. Une cuirasse d’acier bruni, rayée de rubans d’or niellés et traversée d’une écharpe blanche, recouvrait la poitrine. Malgré les préoccupations et les terreurs bien légitimes que lui inspirait sa situation, Isabelle ne pouvait s’empêcher de regarder ce portrait et d’y reporter ses yeux comme fascinée. Il y avait dans cette figure quelque ressemblance avec celle de Vallombreuse; mais l’expression en était si différente que ce rapport disparaissait bientôt.

Elle était dans cette rêverie quand le laquais en livrée grise qui s’était éloigné quelques instants revint avec deux valets portant une petite table à un couvert, et dit à la captive: «Mademoiselle est servie.» Un des valets avança silencieusement un fauteuil, l’autre découvrit une soupière en vieille argenterie massive, et il s’en éleva un tourbillon de fumée odorante annonçant un bouillon plein de succulence.

Isabelle, en dépit du chagrin que lui causait son aventure, se sentait une faim qu’elle se reprochait, comme si jamais la nature perdait ses droits; mais l’idée que ces mets renfermaient peut-être quelque narcotique qui la livrerait sans défense aux entreprises l’arrêta, et elle repoussa l’assiette où déjà elle avait plongé sa cuiller.