A un mouvement qu’elle fit pour mettre la tête à la portière, l’homme avança le bras et la retint. Il n’y avait pas moyen de lutter contre cette main de fer. Isabelle se rassit et se mit à crier, espérant être entendue de quelque passant.
«Mademoiselle, calmez-vous, de grâce, dit le ravisseur mystérieux, avec toutes les formes de la plus exquise politesse. Ne me forcez point à employer la contrainte matérielle avec une si charmante et si adorable personne. On ne vous veut aucun mal, peut-être même vous veut-on beaucoup de bien. Ne vous obstinez pas à des révoltes inutiles: si vous êtes sage, j’aurai pour vous les plus grands égards, et une reine captive ne serait pas mieux traitée; mais si vous faites le diable, si vous vous démenez et criez pour appeler un secours qui ne vous viendra point, j’ai de quoi vous réduire. Ceci vous rendra muette et cela vous fera rester tranquille.»
Et l’homme tirait de sa poche un bâillon fort artistement fabriqué et une longue cordelette de soie roulée sur elle-même.
«Ce serait une barbarie, continua-t-il, d’adapter cette espèce de muselière ou caveçon à une bouche si fraîche, si rose et si melliflue; des cercles de corde iraient très-mal aussi, convenez-en, à des poignets mignons et délicats faits pour porter des bracelets d’or constellés de diamants.»
La jeune comédienne, quelque courroucée et désolée qu’elle fût, se rendit à ces raisons qui, en effet, étaient bonnes. La résistance physique ne pouvait servir à rien. Isabelle se réfugia donc dans l’angle du carrosse et demeura silencieuse. Mais des soupirs gonflaient sa poitrine et, de ses beaux yeux, des larmes roulaient sur ses joues pâles, comme des gouttes de pluie sur une rose blanche. Elle pensait aux risques que courait sa vertu et au désespoir de Sigognac.
«A la crise nerveuse, pensa l’homme masqué, succède la crise humide; les choses suivent leur cours régulier. Tant mieux, cela m’eût ennuyé d’agir brutalement avec cette aimable fille.»
Tapie dans son coin, Isabelle jetait de temps en temps un regard craintif vers son gardien qui s’en aperçut et lui dit d’une voix qu’il s’efforçait de rendre douce, quoiqu’elle fût naturellement rauque: «Vous n’avez rien à redouter de moi, mademoiselle, je suis galant homme et n’entreprendrai rien qui vous déplaise. Si la fortune m’avait plus favorisé de ses biens, certes, honnête, belle et pleine de talent comme vous l’êtes, je ne vous eusse point enlevée au profit d’un autre; mais les rigueurs du sort obligent parfois la délicatesse à des actions un peu bizarres.
—Vous convenez donc, dit Isabelle, qu’on vous a soudoyé pour me ravir, chose infâme, abusive et cruelle!
—Après ce que j’ai fait, répondit l’homme au masque du ton le plus tranquille, il serait tout à fait oiseux de le nier. Nous sommes ainsi, sur le pavé de Paris, un certain nombre de philosophes sans passions, qui nous intéressons pour de l’argent à celles des autres et les mettons à même de les satisfaire en leur prêtant notre esprit et notre courage, notre cervelle et notre bras; mais pour changer d’entretien, que vous étiez charmante dans la dernière comédie! Vous avez dit la scène de l’aveu avec une grâce à nulle autre seconde. Je vous ai applaudie à tout rompre. Cette paire de mains qui sonnaient comme battoirs de lavandières, c’était moi!
—Je vous dirai à mon tour: laissons là ces propos et compliments déplacés. Où me menez-vous ainsi, malgré ma volonté, et en dépit de toute loi et convenance?