—Je l’écraserai, dit Sigognac en frappant la terre du talon comme s’il tenait l’araignée sous sa botte, je l’écraserai, la bête venimeuse!»

L’expression terrible de sa physionomie ordinairement si calme et si douce montrait que ce n’était point là une vaine fanfaronnade et qu’il le ferait comme il le disait.

«Çà, dit Hérode, sans perdre plus de temps en paroles, entrons dans le bois et battons-le. Le gibier ne peut pas être encore bien loin.»

En effet, de l’autre côté de la futaie que Sigognac et les comédiens traversèrent, en dépit des broussailles qui leur entravaient les jambes et des gaulis qui leur fouettaient la figure, un carrosse à rideaux fermés détalait de toute la vitesse que pouvait donner à quatre chevaux de poste une mousquetade de coups de fouet. Les deux cavaliers dont Sigognac avait piqué les montures, ayant réussi à les calmer, galopaient près des portières, et l’un d’eux tenait en laisse le cheval de l’homme masqué; car le compagnon était entré dans la voiture sans doute afin d’empêcher qu’Isabelle ne soulevât les mantelets pour appeler au secours, ou même n’essayât de sauter à terre au péril de sa vie.

A moins d’avoir les bottes de sept lieues que le Petit-Poucet ravit si subtilement à l’Ogre, il était insensé de courir pédestrement après un carrosse mené de ce train et si bien accompagné. Tout ce que purent faire Sigognac et ses camarades, ce fut d’observer la direction que prenait le cortége, bien faible indice pour retrouver Isabelle. Le Baron essaya de suivre les traces des roues, mais le temps était sec et leurs bandes n’avaient laissé que de légères marques sur la terre dure; encore les marques s’embrouillaient-elles bientôt avec les sillons d’autres carrosses et charrettes passés sur la route les jours précédents. Arrivé à un carrefour où le chemin se divisait en plusieurs branches, le Baron perdit tout à fait la piste et demeura plus embarrassé qu’Hercule entre la Volupté et la Vertu. Force lui fut de retourner sur ses pas, un faux jugement pouvant l’éloigner davantage de son but. La petite troupe revint donc piteusement vers le chariot où les autres comédiens attendaient avec assez d’inquiétude et d’anxiété l’éclaircissement de tout ce mystère.

Dès l’engagement de l’affaire, le laquais conducteur avait pressé la marche de la charrette pour ôter à Sigognac le secours des comédiens, bien qu’ils lui criassent d’arrêter; et lorsque le Tyran et Scapin, au bruit du pistolet, étaient descendus malgré lui, il avait piqué des deux et, franchissant le fossé, gagné au large pour rejoindre ses complices, se souciant peu, désormais, que la troupe comique atteignît ou non le château de Pommereuil, si toutefois ce château existait: question au moins douteuse, après ce qui venait de se passer.

Hérode s’enquit d’une vieille qui cheminait par là, un fagot de bourrée sur sa bosse, si l’on était bien loin encore de Pommereuil: à quoi la vieille répondit qu’elle ne connaissait aucune terre, bourg ou château de ce nom, à plusieurs lieues à la ronde, quoiqu’elle eût, en son âge de soixante-dix ans, battu depuis son enfance tout le pays d’alentour, son industrie étant de quémander et chercher sa misérable vie par voies et par chemins.

Il devenait de toute évidence que cette histoire de comédie était un coup monté par des coquins subtils et ténébreux, au profit de quelque grand, qui ne pouvait être que Vallombreuse, amoureux d’Isabelle, car il avait fallu beaucoup de monde et d’argent pour faire jouer cette machination compliquée.

Le chariot retourna vers Paris; mais Sigognac, Hérode et Scapin restèrent à l’endroit même, ayant intention de louer, à quelque prochain village, des chevaux qui leur permissent de se mettre plus efficacement à la recherche et poursuite des ravisseurs.

Isabelle, après la chute du Baron, avait été portée dans une clairière du bois, descendue de cheval et mise en carrosse, bien qu’elle se débattît de son mieux, en moins de trois ou quatre minutes; puis la voiture s’était éloignée dans un tonnerre de roues, comme le char de Capanée sur le pont d’airain. En face d’elle était respectueusement assis l’homme masqué qui l’avait emportée sur sa selle.