Sigognac se rapprochait de plus en plus, le terrain n’étant plus favorable aux chevaux. Il avait dégaîné, sans ralentir sa course, son épée qu’il portait haute; mais il était à pied, seul, contre trois hommes bien montés, et le vent commençait à lui manquer; il fit un effort prodigieux, et en deux ou trois bonds joignit les cavaliers qui protégeaient la fuite du ravisseur. Pour ne pas perdre de temps à lutter contre eux, il piqua, à deux ou trois reprises, avec la pointe de sa rapière, la croupe de leurs bêtes, comptant qu’aiguillonnées de la sorte, elles s’emporteraient. En effet, les chevaux, affolés de douleur, se cabrèrent, lancèrent des ruades et, prenant le mors aux dents, quelques efforts que leurs cavaliers fissent pour les contenir, ils gagnèrent à la main et se mirent à galoper comme si le diable les emportait, sans souci des fossés ni des obstacles, si bien qu’en un moment ils furent hors de vue.
Haletant, la figure baignée de sueur, la bouche aride, croyant à chaque minute que son cœur allait éclater dans sa poitrine, Sigognac atteignit enfin l’homme masqué qui tenait Isabelle en travers sur le garrot de sa monture. La jeune femme criait: «A moi, Sigognac, à moi!»—«Me voici,» râla le Baron d’une voix entrecoupée et sifflante, et de la main gauche il se suspendit à la courroie qui reliait Isabelle au brigand. Il s’efforçait de le tirer à bas, courant à côté du cheval comme ces écuyers que les Latins nommaient desultores. Mais le cavalier serrait les genoux, et il eût été aussi facile de dévisser le torse d’un centaure que de l’arracher de sa selle; en même temps il cherchait des talons le ventre de sa bête pour l’enlever, et tâchait de secouer Sigognac qu’il ne pouvait charger, car il avait les mains occupées à tenir la bride et à contraindre Isabelle. La course du cheval ainsi tiraillé et empêché perdait de sa vitesse, ce qui permit à Sigognac de reprendre un peu haleine; même il profita de ce léger temps d’arrêt pour chercher à percer son
«Me voici,» râla le Baron.... ([Page 364.])
adversaire; mais la crainte de blesser Isabelle en ces mouvements tumultueux fit qu’il assura mal son coup. Le cavalier, lâchant un instant les rênes, prit dans sa veste un couteau dont il trancha la courroie à laquelle Sigognac s’accrochait désespérément; puis il enfonça, à en faire jaillir le sang, les molettes étoilées de ses éperons dans les flancs du pauvre animal, qui se porta en avant avec une impétuosité irrésistible. La lanière de cuir resta au poing de Sigognac, qui n’ayant plus d’appui et ne s’attendant pas à cette feinte, tomba fort rudement sur le dos; quelque agilité qu’il mît à se relever et à ramasser son épée roulée à quatre pas de lui, ce court intervalle avait suffi au cavalier pour prendre une avance que le Baron ne devait pas espérer faire disparaître, fatigué comme il l’était par cette lutte inégale et cette course furibonde. Cependant, aux cris de plus en plus faibles d’Isabelle, il se lança de nouveau à la poursuite du ravisseur; inutile effort d’un grand cœur qui se voit enlever ce qu’il aime! Mais il perdait sensiblement du terrain, et déjà le cavalier avait gagné le bois dont la masse, bien que dénuée de feuilles, suffisait par l’enchevêtrement de ses troncs et de ses branches à masquer la direction qu’avait prise le bandit.
Quoique forcené de rage et outré de douleur, il fallut bien que Sigognac s’arrêtât, laissant son Isabelle si chère aux griffes de ce démon; car il ne la pouvait secourir même avec l’aide d’Hérode et de Scapin qui, au bruit de la pistolade, étaient sautés à bas de la charrette, bien que le maraud de laquais tâchât à les retenir, se doutant de quelque algarade, mésaventure ou guet-apens.
En quelques mots brefs et saccadés, Sigognac les mit au courant de l’enlèvement d’Isabelle et de tout ce qui s’était passé.
«Il y a du Vallombreuse là-dessous, dit Hérode; a-t-il eu vent de notre voyage au château de Pommereuil et nous a-t-il dressé cette embuscade? ou bien cette comédie pour laquelle j’ai reçu des sommes n’était-elle qu’un stratagème destiné à nous attirer hors de la ville où de semblables coups sont difficiles et dangereux à faire? En ce cas, le sacripant qui a joué le majordome vénérable est le plus grand acteur que j’aie jamais vu. J’aurais juré que ce drôle était un naïf intendant de bonne maison tout pétri de vertus et qualités. Mais maintenant que nous voilà trois, fouillons en tous sens ce bocage pour trouver au moins quelque indice de cette bonne Isabelle que j’aime, tout tyran que je suis, plus que ma fressure et mes petits boyaux. Hélas! j’ai bien peur que cette innocente abeille soit prise en la toile d’une araignée monstrueuse qui ne la tue avant que nous ne puissions la dépêtrer de ses réseaux trop bien ourdis.