Cet aveugle, qui semblait accablé par l’âge, psalmodiait d’un ton nasillard une espèce de complainte, où il déplorait sa cécité et implorait la charité des passants, leur promettant ses prières et leur garantissant le paradis en retour de leur aumône. Depuis longtemps déjà sa voix lamentable parvenait aux oreilles d’Isabelle et de Sigognac, comme un bourdonnement importun et fâcheux à travers leurs douces causeries d’amour, et même le Baron s’en impatientait; car, lorsque le rossignol chante près de vous, il est ennuyeux d’entendre au coin croasser le corbeau.

Quand ils arrivèrent près du vieux pauvre, celui-ci, averti par son guide, redoubla de gémissements et de supplications. Pour exciter leur pitié aux largesses, d’un mouvement saccadé il secouait une sébile de bois où tintaient quelques liards, deniers, blancs et autres pièces de menue monnaie. Une guenille trouée lui entourait la tête, et sur son dos courbé comme une arche de pont était jetée une grosse couverture de laine brune fort rude et fort pesante, plutôt faite pour une bête de somme que pour un chrétien, et qu’il avait sans doute héritée de quelque mulet mort du farcin ou de la rogne. Ses yeux retournés ne montraient que le blanc, et sur cette face brune et ridée produisaient un effet hideux; le bas du visage s’ensevelissait dans une longue barbe grise, digne d’un frère capucin ou d’un ermite, qui lui tombait jusqu’au nombril, comme un antipode de chevelure. De tout son corps on ne voyait que les mains qui sortaient tremblotantes par l’ouverture du manteau pour agiter l’écuelle élémosinaire. En signe de piété et de soumission aux décrets de la Providence, l’aveugle était agenouillé sur quelques brins de paille plus triturés et pourris que l’antique fumier de Job. La commisération, devant ce haillon humain, devait frissonner de dégoût, et l’aumône lui jetait son obole en détournant la tête.

L’enfant, debout à côté de l’aveugle, avait une mine hagarde et farouche. Son visage était à moitié voilé par les longues mèches de cheveux noirs qui lui pleuvaient le long des joues. Un vieux chapeau défoncé beaucoup trop grand pour lui, et ramassé au coin de quelque borne, lui baignait d’ombre le haut du masque, ne laissant en lumière que le menton et la bouche, dont les dents brillaient d’une blancheur sinistre. Une espèce de sayon en grosse toile rapiécée formait tout son vêtement et dessinait un corps maigre et nerveux, non sans élégance malgré toute cette misère. Les pieds délicats et purs rougissaient sans bas ni chaussure sur la terre froide.

Isabelle se sentit touchée à l’aspect de ce groupe pitoyable où se réunissaient les infortunes de la vieillesse et de l’enfance, et elle s’arrêta devant l’aveugle, qui débitait ses patenôtres avec une volubilité toujours croissante accompagné par la voix aiguë de son guide, cherchant dans sa pochette une pièce de monnaie blanche pour la donner au mendiant. Mais elle ne trouva pas sa bourse, et, se retournant vers Sigognac, le pria de lui prêter un teston ou deux, ce à quoi s’accorda bien volontiers le Baron, quoique cet aveugle, avec ses jérémiades, ne lui plût guère. En galant homme, pour éviter à Isabelle d’approcher cette vermine, il s’avança lui-même et mit la pièce en la sébile.

Alors, au lieu de remercier Sigognac de cette aumône, le mendiant si courbé tout à l’heure se redressa, au grand effroi d’Isabelle, et ouvrant les bras, comme un vautour qui, pour prendre l’essor, palpite des ailes, déploya ce grand manteau brun sous lequel il semblait accablé, le ramassa sur son épaule et le lança avec un mouvement pareil à celui des pêcheurs qui jettent l’épervier dans un étang ou une rivière. La lourde étoffe s’étala comme un nuage par-dessus la tête de Sigognac, le coiffa, et retomba pesamment le long de son corps, car les bords en étaient plombés comme ceux d’un filet, lui ôtant du même coup la vue, la respiration, l’usage des mains et des pieds.

La jeune actrice, pétrifiée d’épouvante, voulut crier, fuir, appeler au secours, mais avant qu’elle eût pu tirer un son de sa gorge, elle se sentit enlevée de terre avec une prestesse extrême. Le vieil aveugle devenu, en une minute, jeune et clairvoyant par un miracle plus infernal que céleste, l’avait saisie sous les bras, tandis que le jeune garçon lui soutenait les jambes. Tous deux gardaient le silence et l’emportaient hors du chemin. Ils s’arrêtèrent derrière la masure où attendait un homme masqué monté sur un cheval vigoureux.

Deux autres hommes, également à cheval, masqués, armés jusqu’aux dents, se tenaient derrière un mur qui empêchait qu’on ne les vît de la route prêts à venir en aide au premier, en cas de besoin.

Isabelle, plus qu’à demi morte de frayeur, fut assise sur l’arçon de la selle, recouvert d’un manteau plié en plusieurs doubles, de façon à former une espèce de coussin. Le cavalier lui entoura la taille d’une courroie en cuir assez lâche pour l’environner lui-même à la hauteur des reins et, les choses ainsi arrangées avec une dextérité rapide prouvant une grande pratique de ces enlèvements hasardeux, il donna de l’éperon à son cheval qui s’écrasa sous ses jarrets et partit d’un train à prouver que cette double charge ne lui pesait guère: il est vrai que la jeune comédienne n’était pas bien lourde.

Tout ceci se passa dans un temps moins long que celui nécessaire pour l’écrire. Sigognac se démenait sous le lourd manteau du faux aveugle, comme un rétiaire entortillé par le filet de son adversaire. Il enrageait, pensant à quelque trahison de Vallombreuse, à l’endroit d’Isabelle, et s’épuisait en efforts. Heureusement cette idée lui vint de tirer sa dague et de fendre l’épaisse étoffe qui le chargeait comme ces chapes de plomb que portent les damnés du Dante.

En deux ou trois coups de dague, il ouvrit sa prison, et, comme un faucon désencapuchonné, parcourant la campagne d’un regard perçant et rapide, il vit les ravisseurs d’Isabelle qui coupaient à travers champs, et semblaient s’efforcer de gagner un petit bouquet de bois non loin de là. Quant à l’aveugle et à l’enfant, ils avaient disparu, s’étant cachés en quelque fossé ou sous quelque broussaille. Mais ce n’était point à ce vil gibier qu’en voulait Sigognac. Jetant son manteau, qui l’eût gêné, il se lança à la poursuite de ces coquins avec une furie désespérée. Le Baron était alerte, bien découplé, taillé pour la course, et, en sa jeunesse, il avait souvent lutté de vitesse contre les plus agiles enfants du village. Les ravisseurs, en se retournant sur leur selle, voyaient diminuer la distance qui les séparait du Baron, et l’un d’eux lui lâcha même un coup de pistolet pour l’arrêter en sa poursuite. Mais il le manqua, car Sigognac, tout en courant, sautait à droite et à gauche, afin de ne pouvoir être ajusté sûrement. Le cavalier qui portait Isabelle essayait de prendre les devants, laissant à son arrière-garde le soin de se débrouiller avec Sigognac, mais la jeune femme placée sur l’arçon ne lui permettait pas de conduire sa monture comme il l’eût voulu, car elle se débattait et s’agitait, tâchant de glisser à terre.