Domptant ces terreurs chimériques, Isabelle continua son chemin... ([Page 377.])
Cette salle, qui semblait le salon d’honneur, était plus grande que les autres déjà fort spacieuses. La petite lumière de la lampe n’en éclairait pas les profondeurs et son faible rayonnement s’éteignait, à quelques pas d’Isabelle, en filaments jaunâtres comme les rais d’une étoile parmi le brouillard. Si pâle qu’elle fût, cette clarté suffisait pour rendre l’ombre visible et donner aux ténèbres des figurations effrayantes et difformes, vagues ébauches que la peur achevait. Des fantômes se drapaient avec les plis des rideaux; les bras des fauteuils semblaient envelopper des spectres, et des larves monstrueuses s’accroupissaient dans les coins obscurs, hideusement repliées sur elles-mêmes ou accrochées par des ongles de chauve-souris.
Domptant ces terreurs chimériques, Isabelle continua son chemin et vit au fond de la salle un dais seigneurial coiffé de plumes, historié d’armoiries dont il eût été difficile de déchiffrer le blason, et surmontant un fauteuil en forme de trône posé sur une estrade recouverte d’un tapis où l’on accédait par trois marches. Tout cela éteint, confus, baigné d’ombre et trahi seulement par quelque reflet, prenait du mystère une grandeur farouche et colossale. On eût dit une chaire à présider un sanhédrin d’esprits, et il n’eût pas fallu un grand effort d’imagination pour y voir un ange sombre assis entre ses longues ailes noires.
Isabelle pressa le pas, et, quelque légère que fût sa démarche, les craquements de ses chaussures acquéraient à travers ce silence des sonorités terribles. La quatrième salle était une chambre à coucher occupée en partie par un lit énorme dont les rideaux, en damas des Indes, rouge sombre, retombaient pesamment autour de la couchette. Dans la ruelle un prie-Dieu d’ébène faisait miroiter le crucifix d’argent qui le surmontait. Un lit fermé a, même le jour, quelque chose d’inquiétant. On se demande ce qu’il y a derrière ces voiles rabattus; mais la nuit, dans une chambre abandonnée, un lit hermétiquement clos est effrayant. Il peut cacher un dormeur comme un cadavre ou même encore un vivant qui guette. Isabelle crut entendre derrière les rideaux le rhythme intermittent et profond d’une respiration endormie; était-ce une illusion ou une réalité? Elle n’osa pas s’en assurer en écartant les plis de l’étoffe rouge et en faisant tomber sur le lit le rayon de sa lampe.
La bibliothèque suivait la chambre à coucher; dans les armoires, surmontées par des bustes de poëtes, de philosophes et d’historiens qui regardaient Isabelle de leurs grands yeux blancs, de nombreux volumes assez en désordre montraient leurs dos étiquetés de chiffres et de titres, dont l’or se ravivait au passage de la lumière. Là, le bâtiment faisait un retour d’équerre et l’on débouchait dans une longue galerie occupant une autre façade de la cour. C’était la galerie où, par ordre chronologique, se succédaient les portraits de famille. Une rangée de fenêtres correspondait à la paroi où ils étaient accrochés dans des cadres de vieil or rougi. Des volets percés dans le haut d’un trou ovale fermaient ces fenêtres, et cette disposition produisait en ce moment un effet singulier. La lune s’était levée, et par la découpure de ces trous envoyait un rayon qui en reportait l’image sur la muraille opposée; il arrivait parfois que la tache de lumière bleuâtre tombât sur le visage d’un portrait et s’y adaptât comme un masque blafard. Sous cette lueur magique, la peinture prenait une vie alarmante d’autant plus que, le corps restant dans l’ombre, ces têtes aux pâleurs argentées avec leur relief subit, paraissaient jaillir en ronde bosse de leur cadre comme pour voir passer Isabelle. D’autres, que le reflet seul de la lampe atteignait, conservaient sous le jaune vernis leur attitude solennellement morte, mais il semblait que par leurs noires prunelles l’âme des aïeux vînt regarder dans le monde comme à travers des ouvertures ménagées exprès, et ce n’était pas les moins sinistres effigies de la collection.
Ce fut pour le courage d’Isabelle une action aussi brave de traverser cette galerie bordée de figures fantastiques, que pour un soldat de marcher au pas devant un feu de peloton. Une froide sueur d’angoisse mouillait sa chemisette entre les épaules, et elle s’imaginait que derrière elle ces fantômes à cuirasses et à pourpoints ornés d’ordres de chevalerie, ces douairières à hautes fraises et à vertugadins démesurés, descendaient de leurs bordures et se mettaient à la suivre en procession funèbre. Elle croyait même entendre leurs pas d’ombres frôler imperceptiblement le parquet sur ses talons. Enfin elle atteignit l’extrémité de ce large couloir et rencontra une porte vitrée qui donnait sur la cour; elle l’ouvrit non sans se meurtrir les doigts sur la vieille clef rouillée qui eut peine à tourner dans la serrure, et après avoir eu soin d’abriter sa lampe pour la retrouver en revenant sur ses pas, elle sortit de la galerie, séjour de terreurs et d’illusions nocturnes.
A l’aspect du ciel libre où quelques étoiles, que n’atteignait pas tout à fait la lueur blanche de la lune, brillaient avec une scintillation d’argent, Isabelle se sentit une joie délicieuse et profonde comme si elle revenait de la mort à la vie; il lui semblait que Dieu la voyait maintenant de son firmament, tandis qu’il eût bien pu l’oublier lorsqu’elle était perdue dans ces ténèbres intenses, sous ces plafonds opaques, à travers ce dédale de chambres et de couloirs. Quoique sa situation ne fût en rien améliorée, un poids immense était enlevé de dessus sa poitrine. Elle continua ses explorations, mais la cour était exactement fermée partout comme l’enceinte d’une forteresse, à l’exception d’une poterne ou arcade de brique donnant probablement sur le fossé, car Isabelle, en s’y penchant avec précaution, sentit la fraîcheur humide de l’eau profonde lui monter à la figure comme une bouffée de vent, et elle entendit le faible murmure d’une petite vague se brisant au pied de la douve. C’était probablement par là qu’on approvisionnait les cuisines du château; mais pour y arriver ou s’en éloigner, il fallait une petite barque rangée, sans doute, au bas du rempart, en quelque remise d’eau hors de la portée d’Isabelle.
L’évasion était donc impossible de ce côté comme des autres. C’est ce qui expliquait la liberté relative laissée à la prisonnière. Elle avait sa cage ouverte comme ces oiseaux exotiques qu’on transporte sur des navires et qu’on sait bien être forcés de revenir se percher sur la mâture après quelque courte excursion, car la terre la plus prochaine est si éloignée encore que l’aile s’userait avant d’y arriver. Le fossé autour du château faisait l’office de l’Océan autour du navire.
Dans un coin de la cour, une lueur rougeâtre filtrait à travers les volets d’une salle basse, et, dans le silence de la nuit, une certaine rumeur se dégageait de cet angle baigné d’ombre. La jeune fille se dirigea vers cette lumière et ce bruit, mue d’une curiosité facile à concevoir; elle appliqua son œil à la fente d’un volet moins hermétiquement clos que les autres, et elle put aisément découvrir ce qui se passait à l’intérieur de la salle.