Autour d’une table qu’éclairait une lampe à trois becs, suspendue au plafond par une chaîne de cuivre, banquetaient des gaillards de mine farouche et truculente, dans lesquels Isabelle, bien qu’elle ne les eût vus que masqués, reconnut sans peine les hommes qui avaient concouru à son enlèvement. C’étaient Piedgris, Tordgueule, la Râpée et Bringuenarilles, dont le physique répondait à ces noms charmants. La lumière tombant du haut faisait luire leur front, plongeait leurs yeux dans l’ombre, dessinait l’arête de leur nez et se raccrochait à leurs moustaches extravagantes, de manière à exagérer encore la sauvagerie de ces têtes qui n’avaient pas besoin de cela pour paraître effrayantes. Un peu plus loin, au bout de la table, était assis, comme brigand de province ne pouvant aller de pair avec des spadassins de Paris, Agostin, débarrassé de la perruque et de la fausse barbe qui lui avaient servi à jouer l’aveugle. A la place d’honneur siégeait Malartic, élu roi du festin à l’unanimité. Sa face était plus blême et son nez plus rouge qu’à l’ordinaire; phénomène qui pouvait s’expliquer par le nombre de bouteilles vides rangées sur le buffet comme des corps emportés de la bataille, et par le nombre de bouteilles pleines que le sommelier plantait devant lui avec une prestesse infatigable.
De la conversation confuse des buveurs, Isabelle ne démêlait que quelques mots dont le sens lui échappait le plus souvent; car c’étaient des vocables de tripot, de cabaret et de salle d’armes, quelquefois même de hideux termes d’argot empruntés au dictionnaire de la cour des Miracles, où se parlent les langues d’Égypte et de Bohême; elle n’y trouvait rien qui l’éclairât sur le sort qu’on lui réservait, et un peu saisie par le froid, elle allait se retirer lorsque Malartic donna sur la table, pour obtenir le silence, un épouvantable coup de poing qui fit chanceler les bouteilles comme si elles eussent été ivres, et cliqueter les verres les uns contre les autres avec une sonnerie cristalline donnant en musique ut, mi, sol, si. Les buveurs, quelque abrutis qu’ils fussent, en sautèrent d’un demi-pied en l’air sur leur banc, et toutes les trognes se tournèrent instantanément vers Malartic.
Profitant de cette trêve dans le vacarme de l’orgie, Malartic se leva et dit, en élevant son verre dont il fit briller le vin à la lumière comme un chaton de bague: «Amis, écoutez cette chanson que j’ai faite, car je m’aide de la lyre aussi bien que de l’épée, une chanson bachique comme il convient à un bon ivrogne. Les poissons, qui boivent de l’eau, sont muets; s’ils buvaient du vin, ils chanteraient. Donc, montrons que nous sommes des humains par une beuverie mélodieuse.
—La chanson! la chanson! crièrent Bringuenarilles, la Râpée, Tordgueule et Piedgris,» incapables de suivre cette dialectique subtile.
Malartic se nettoya le gosier par quelques vigoureux hum! hum! et, avec toutes les manières d’un chanteur appelé dans la chambre du roi, il entonna d’une voix qui, bien qu’un peu rauque, ne manquait pas de justesse, les couplets suivants:
A Bacchus, biberon insigne,
Crions: «Masse!» et chantons en chœur:
Vive le pur sang de la vigne
Qui sort des grappes qu’on trépigne!
Vive ce rubis en liqueur!
Nous autres prêtres de la treille,
Du vin nous portons les couleurs.
Notre fard est dans la bouteille
Qui nous fait la trogne vermeille
Et sur le nez nous met des fleurs.
Honte à qui d’eau claire se mouille
Au lieu de boire du vin frais!
Devant les brocs qu’il s’agenouille!
Ou soit mué d’homme en grenouille
Et barbote dans les marais!
La chanson fut accueillie par des cris de joie, et Tordgueule, qui se piquait de poésie, ne craignit point de proclamer Malartic l’émule de Saint-Amand, avis qui prouvait combien l’ivresse faussait la judiciaire du compagnon. On décréta un rouge-bord en l’honneur du chansonnier, et quand les verres furent vidés, chacun fit rubis sur l’ongle pour montrer qu’il avait bu consciencieusement sa rasade. Ce coup acheva les plus faibles de la bande; la Râpée glissa sous la table, où il fit matelas à Bringuenarilles. Piedgris et Tordgueule, plus robustes, laissèrent seulement choir leurs têtes en avant et s’endormirent ayant pour oreiller leurs bras croisés. Quant à Malartic, il se tenait droit dans sa chaise le gobelet au poing, les yeux écarquillés et le nez enluminé d’un rouge si vif qu’il semblait jeter des étincelles comme un fer tiré de la forge; il répétait machinalement avec l’hébétude solennelle de l’ivresse contenue, sans que personne fît chorus:
A Bacchus, biberon insigne,
Crions: «Masse!» et chantons en chœur...