Dégoûtée de ce spectacle, Isabelle quitta la fente du volet et poursuivit ses investigations, qui l’amenèrent bientôt sous la voûte où pendaient avec leur contre-poids les chaînes du pont-levis ramené vers le château. Il n’y avait aucun espoir de mettre en branle cette lourde machine, et, comme il fallait abattre le pont pour sortir, la place n’ayant pas d’autre issue, la captive dut renoncer à tout projet d’évasion. Elle alla reprendre sa lampe où elle l’avait laissée dans la galerie des portraits, qu’elle parcourut cette fois avec moins de terreur, car elle savait maintenant l’objet de son épouvante, et la peur est faite d’inconnu. Elle traversa rapidement la bibliothèque, la salle d’honneur et toutes les pièces qu’elle avait explorées avec une précaution anxieuse. Les armures dont elle s’était si fort effrayée lui parurent presque risibles, et d’un pas délibéré elle monta l’escalier descendu tout à l’heure en retenant son souffle et sur la pointe du pied, de peur d’éveiller le moindre écho assoupi dans la cage sonore.

Mais quel ne fut pas son effroi lorsque du seuil de sa chambre elle aperçut une figure étrange assise au coin de sa cheminée! Ce n’était pas un fantôme assurément, car la lumière des bougies et le reflet du foyer l’éclairaient d’une façon trop nette pour qu’on pût s’y méprendre; c’était bien un corps grêle et délicat, il est vrai, mais très-vivant ainsi que l’attestaient deux grands yeux noirs d’un éclat sauvage, et n’ayant nullement le regard atone des spectres, qui se fixaient sur Isabelle, encadrée dans le chambranle de la porte, avec une tranquillité fascinante. De grands cheveux bruns rejetés en arrière permettaient de voir en tous ses détails une figure d’une teinte olivâtre, aux traits finement sculptés avec une maigreur juvénile et vivace, et dont la bouche entr’ouverte découvrait une denture d’une blancheur éclatante. Les mains tannées au grand air, mais de forme mignonne, se croisaient sur la poitrine montrant des ongles plus pâles que les doigts. Les pieds nus n’atteignaient pas la terre, les jambes étant trop courtes pour arriver du fauteuil au parquet. Par l’interstice d’une grossière chemise de toile brillaient vaguement quelques grains d’un collier en perles.

A ce détail du collier, on a sans doute reconnu Chiquita. C’était elle en effet, non pas sous son costume de fille, mais encore travestie en garçon, déguisement qu’elle avait pris pour jouer le conducteur du faux aveugle. Cet habit, composé d’une chemise et de larges braies, ne lui seyait point mal; car elle avait cet âge où le sexe est douteux entre la fillette et le jouvenceau.

Dès qu’elle eut reconnu la bizarre créature, Isabelle se remit de l’émotion que lui avait fait éprouver cette apparition inattendue. Chiquita n’était pas par elle-même bien redoutable, et d’ailleurs elle semblait professer, à l’endroit de la jeune comédienne, une sorte de reconnaissance désordonnée et fantasque qu’elle avait prouvée à sa manière dans une première rencontre.

Chiquita, tout en regardant Isabelle, murmurait à demi-voix cette espèce de chanson en prose qu’elle avait fredonnée avec un accent de folie, le corps engagé dans l’œil-de-bœuf, lors de la première tentative d’enlèvement aux Armes de France: «Chiquita danse sur la pointe des grilles, Chiquita passe par le trou des serrures.»

«As-tu toujours le couteau, dit cette singulière créature à Isabelle lorsqu’elle se fut approchée de la cheminée, le couteau à trois raies rouges?

—Oui, Chiquita, répondit la jeune femme, je le porte là, entre ma chemisette et mon corsage. Mais pourquoi cette question? ma vie est-elle donc en péril?

—Un couteau, dit la petite dont les yeux brillèrent d’un éclat féroce, un couteau est un ami fidèle; il ne trahit pas son maître, si son maître le fait boire; car le couteau a soif.

—Tu me fais peur, mauvaise enfant, reprit Isabelle que troublaient ces paroles sinistrement extravagantes, mais qui, dans la position où elle se trouvait, pouvaient renfermer un avertissement profitable.

—Aiguise la pointe au marbre de la cheminée, continua Chiquita, repasse la lame sur le cuir de ta chaussure.