—Pourquoi me dis-tu tout cela? fit la comédienne toute pâle.
—Pour rien; qui veut se défendre prépare ses armes, voilà tout.»
Ces phrases bizarres et farouches inquiétaient Isabelle, et cependant, d’un autre côté, la présence de Chiquita dans sa chambre la rassurait. La petite semblait lui porter une sorte d’affection qui, pour être basée sur un motif futile, n’en était pas moins réelle. «Je ne te couperai jamais le col,» avait dit Chiquita; et, dans ses idées sauvages, c’était une solennelle promesse, un pacte d’alliance auquel elle ne devait pas manquer. Isabelle était la seule créature humaine qui, après Agostin, lui eût témoigné de la sympathie. Elle tenait d’elle le premier bijou dont se fût parée sa coquetterie enfantine, et, trop jeune encore pour être jalouse, elle admirait naïvement la beauté de la jeune comédienne. Ce doux visage exerçait une séduction sur elle, qui n’avait vu jusqu’alors que des mines hagardes et féroces exprimant des pensées de rapine, de révolte et de meurtre.
«Comment se fait-il que tu sois ici, lui dit Isabelle après un moment de silence? As-tu pour charge de me garder?
—Non, répondit Chiquita; je suis venue toute seule où la lumière et le feu m’ont guidée. Cela m’ennuyait de rester dans un coin pendant que ces hommes buvaient bouteille sur bouteille. Je suis si petite, si jeune et si maigre, qu’on ne fait pas plus attention à moi qu’à un chat qui dort sous la table. Au plus fort du tapage, je me suis esquivée. L’odeur du vin et des viandes me répugne, habituée que je suis au parfum des bruyères et à la senteur résineuse des pins.
—Et tu n’as pas eu peur à errer sans chandelle, à travers ces longs couloirs obscurs, ces grandes chambres pleines de ténèbres?
—Chiquita ne connaît pas la peur; ses yeux voient dans l’ombre, ses pieds y marchent sans trébucher. Si elle rencontre une chouette, la chouette ferme ses prunelles; la chauve-souris ploie ses membranes quand elle approche. Le fantôme se range pour la laisser passer ou retourne en arrière. La Nuit est sa camarade et ne lui cache aucun de ses mystères. Chiquita sait le nid du hibou, la cachette du voleur, la fosse de l’assassiné, l’endroit que hante le spectre; mais elle ne l’a jamais dit au Jour.»
En prononçant ces paroles étranges, les yeux de Chiquita brillaient d’un éclat surnaturel. On devinait que son esprit, exalté par la solitude, se croyait une espèce de pouvoir magique. Les scènes de brigandage et de meurtre auxquelles son enfance s’était mêlée avaient dû agir fortement sur son imagination ardente, inculte et fébrile. Sa conviction agissait sur Isabelle qui la regardait avec une appréhension superstitieuse.
«J’aime mieux, continua la petite, rester là, près du feu, à côté de toi. Tu es belle, et cela me plaît de te voir; tu ressembles à la bonne Vierge que j’ai vue briller sur l’autel; mais de loin seulement, car on me chassait de l’église avec les chiens, sous prétexte que j’étais mal peignée et que mon jupon jaune-serin aurait fait rire les fidèles. Comme ta main est blanche! la mienne posée dessus a l’air d’une patte de singe. Tes cheveux sont fins comme de la soie; ma tignasse se hérisse comme une broussaille. Oh! je suis bien laide, n’est-ce pas?
—Non, chère petite, répondit Isabelle que cette admiration naïve touchait malgré elle, tu as ta beauté aussi; il ne te manque que d’être un peu accommodée pour valoir les plus jolies filles.